Cette jeunesse émotive et mélancolique


Michel CREPU,
journaliste et essayiste, collabore au mensuel "PANORAMA" et à la revue "ESPRIT"

Paradoxe que cette jeunesse coincée entre fragilité et cynisme. Branchée sur l’universel... au risque parfois de se sentir seule au monde.

Il semble que la mode aux décennies-label soit relativement récente : "années-Libé", "années-bio", "années-Sida", etc. On ne parlait pas ainsi dans les années 60 : le chiffre suffisait. Pourquoi cette manie de donner désormais à chaque tranche comme une sorte de qualificatif psychosociologique ? Le goût de l’introspection aidant, on peut imaginer que l’époque aime à se tirer le portrait : façon de se regarder dans la glace, de suivre "mine de rien", l’invisible travail du temps. Or en ce qui concerne la décennie où nous sommes - laquelle du reste se trouve déjà affublée d’un certain nombre de labels - que dit le miroir ? Il répond à la fois "fragilité" et cynisme. Difficile d’identifier le premier terme de la réponse sans faire venir simultanément le second : ils marchent de concert, il faut donc tenter de les appréhender dans leur complicité.

La chambre interplanétaire

Sur l’écran vidéo du fast-food se multiplient les images d’une réalité qui n’en finit pas de se fluidifier jusqu’à s’auto dissoudre. Jamais cette génération n’a bénéficié d’un accès aussi immédiat aux lieux du monde, jamais cet accès, dans son immédiateté, n’aura été à ce point irréel, si peu bouleversant. L’abolition des distances a rendu caduque l’expérience initiatique de la Rencontre. La génération des beatniks californiens fut la dernière à prendre la "route", celle de l’Inde ou celle du Moi où l’on voulait "rencontrer Dieu". Désormais Dieu, l’Inde et le Moi se confondent dans un même présent indistinct : Inutile de voyager quand c’est le monde tout entier qui est contenu dans l’espace clos d’un chez soi à dimension interplanétaire.

S’agit-il là d’un agrandissement des perspectives ou au contraire d’une paradoxale "villagisation" des événements ? Quelle différence y a-t-il entre le fait d’écouter Bowie dans sa chambre seul ou au stade Wembley pour les petits Ethiopiens ? La réponse ne va pas tout à fait de soi.

Egoïste et tolérant

La musique n’est plus seulement un hobby, elle est un milieu naturel pour une société "adolescente", où le loisir n’est plus l’autre face d’une existence mais une sorte d’en-soi exclusif, l’oxygène même grâce auquel on continue de se bercer en permanence. Que l’on coupe cet oxygène et c’est l’affolement : pour la première fois on a vu des milliers de jeunes dans la rue réclamer leur bain vital. Les mêmes défilaient le samedi suivant à l’appel des "potes"... Touche pas à ma musique, touche pas à mon pote : une double revendication "egomorale", l’individualisme marchant de concert - c’est le cas de le dire - avec le souci d’autrui.

On pourrait donc être à la fois samaritain, disciple de la charité coluchienne et tranquille égoïste, yeux fermés sur le fracas du dehors ? Amusant paradoxe : les soixante-huitards ne juraient que par le collectif et le festif avant d’atterrir sur les divans de psychanalystes, dévorés par un moi qui n’en pouvait plus. La jeunesse des années 80, paisiblement cynique, trouve spontanément un rapport à autrui plus léger, plus dynamique, désencombré des vieilleries idéologiques et culpabilisantes de la génération précédente...

Conclusion ? Si tout est permis, il ne s’ensuit pas logiquement que l’Apocalypse est à nos portes.

Mais quelques spectaculaires paradoxes ne suffisent pas à définir le portrait d’une génération qui continue de placer Camus en tête de son hit-parade culturel, aux côtés de Milan Kundera et de J.J. Goldmann, tandis qu’elle bénéficie d’une culture de l’image, cinéphilique et télévisuelle, encore inimaginable il y a seulement dix ans.

Déroutante légèreté qui continue d’associer une figure mythique de l’existentialisme français aux pops stars du moment. Ignorante et avertie, innocente et lucide, légère et grave, cette génération oppose à la précédente, dont le profil identitaire était immédiatement visible, une silhouette brouillée : l’émotion semble plus forte que la conviction, l’état d’âme plus "poignant" que l’urgence d’une quête qui saurait ce qu’elle veut, fût-ce dans la confusion. On ne dit pas :"Je veux rencontrer Dieu" mais "je sens". Le feeling tient lieu d’expérience et se substitue à la volonté. En l’absence de repères religieux politiques ou philosophiques clairement situés, l’émotion est comme une sorte de guide intérieur.

Tout pousse les jeunes vers ce qui n’est pas à leurs yeux un "idéal" mais plus simplement une condition d’authenticité. On en reconnaît l’incontestable dignité, on peut aussi en deviner les périls : un J.M. Le Pen, si soucieux d’avoir un public jeune ne s’y trompe pas en s’engouffrant dans la brèche ; n’est-il pas lui aussi un pourfendeur de l’hypocrisie ? N’est-il pas lui aussi, à sa façon, sincère ? Auprès d’une jeunesse quelque peu insouciante sur une mémoire qui ne la concerne pas directement, il y a là de quoi séduire des esprits fragiles.

Entre une histoire fantomatique qui n’en finit pas de revenir et un avenir suspendu à des enjeux dont personne ne discerne vraiment les tenants et aboutissants, voici une génération de la mélancolie - nullement désespérée, elle le prouve assez - mais pour qui le mot d’espoir fait un soleil de chimère.

(1) Cet article reprend pour l’essentiel un texte déjà publié dans le "hors-série" du mensuel Panorama : "Nous les 15-18". Nous remercions cette revue de nous autoriser à reproduire ce texte ici. [ Retour au Texte ]