Bièvres 80, ... ou l’éveil à la lucidité


"Bièvres", session annuelle que beaucoup connaissent.
Elle a connu cette année une orientation un peu nouvelle. Il ne semble pas qu’on l’ait beaucoup regretté. La principale critique : "trop riche".

Il est intéressant, même pour ceux qui n’y ont pas participé , d’en avoir quelques échos :

- la démarche de ces trois journées, une, retracée par l’un des animateurs,

- les conclusions de la seconde étape par l’expert de ce jour-là.

Qu’on le sache tout de suite : la session de Bièvres 81 se tiendra du lundi 6 au vendredi 10 avril.
(N.B. - ce n’est plus la semaine de Pâques, mais le temps des vacances).

Une démarche
Ils étaient 45 - prêtres, religieux, religieuses, laïcs - ; jeunes et moins jeunes, venus des différentes régions de France et rassemblés pour 4 jours.

Leur point commun : ils travaillent au service des jeunes - garçons et filles - de 12-18 ans qui se posent la question d’une vocation.

L’objectif de cette rencontre : se former en acceptant de partager l’expérience vécue. A partir d’elle, avec l’aide d’experts, prendre davantage conscience de la qualité du travail accompli dans notre pastorale.

* * *

 

TROIS JOURNEES ... TROIS POINTS FORTS ...

Mardi : Apprendre à accueillir les univers culturels des jeunes

Avec Antoine Liagre, aumônier du monde scolaire à Lille, nous avons été invités à découvrir quelque chose de la complexité des univers culturels des jeunes.

Deux montages audio-visuels, l’un et l’autre conçus par eux, et sous le mode symbolique, tentaient de dire leur recherche, leurs joies, leurs angoisses et leurs rêves. Deux montages réalisés à quelques années seulement d’intervalle et qui, déjà, manifestent bien deux générations très différentes.

Voici le premier. Il traduit l’expérience d’un désir de liberté sans cesse menacé, récupéré, toujours en train de naître ... C’est une balle de jokari qui en est le symbole. Elle a rompu l’élastique qui la tenait prisonnière. Elle part à l’aventure. Nous assistons à ses péripéties... Pauvre balle qui n’en finit pas de trouver sa place !

Le second montage nous montre l’école idéale telle qu’elle existe, ailleurs que chez nous, sur une autre planète. Là, tout est possible. Plus de conditionnement, de slogans, d’autoritarisme. Place aussi à la liberté.

La première réalisation est plus récente ; sa facture est romantique. La seconde nous ramène vers les années 68. C’est le temps de combattre ; le discours est politisé... Deux générations... et tellement différentes.

Il s’agit donc pour nous d’être fidèles à la réalité de ce que vivent ces jeunes si nous voulons être vraiment à leur service, pour Jésus-Christ. Il s’agit aussi de saisir qu’il y a des jeunes différents selon les lieux, les milieux, les cultures. Ne pas confondre les ,jeunes et des jeunes. Il est dangereux de globaliser quand on parle d’eux. Il n’est possible de les rencontrer en profondeur que si on accepte de les entendre, de les accueillir au fur et à mesure qu’ils changent.

Trois points attirent notre attention à l’issue de cette journée.

a) Le développement de l’image et du son

Les jeunes en sont de grands consommateurs et cette réalité marque leur univers.
Avec eux, on entre dans le monde "du senti". Ils disent, par exemple, d’une soirée, qu’elle est "chouette", "sympa", "dingue". Cette nouvelle manière d’être, marque la communication, relativise notre propre culture et du même coup, peut remettre en cause tout un système de valeurs.

b) Une situation de crise

Au plan économique, elle pèse lourdement sur les jeunes dont certains vivent, sans problème, en parasite. Ceux-là peuvent croire que la société est assez riche pour les supporter sans qu’ils ne fassent rien. "Et, de toute façon, disent-ils, à quoi bon puisqu’il y a le chômage !"

c) Une réaction face à l’Institution

Puisque notre société est ainsi faite, autant partir ailleurs. Rien ne pourra être changé, l’organisation est inentamable. Créons ailleurs des lieux où il fait bon vivre, et fuyons la réalité... avec la double tentation du suicide et de la drogue.

Autant dire que ces quelques éléments montrent comment nous sommes interpellés comme adultes, comme éducateurs de la Foi, comme accompagnateurs de projets de vocations.

Mercredi " Quelles sont nos pratiques pastorales ?

A partir de la confrontation de ces pratiques pastorales, quels choix faisons-nous, par exemple, quand nous préparons une rencontre ? Pourquoi ces choix et non pas d’autres ? Sommes-nous bien persuadés que chaque décision - voulue ou non, mûrie ou spontanée - , porte en elle des conséquences ?

Le matin et l’après-midi ont été vécus selon les mêmes modalités. Dans un premier temps, nous entendions l’exposé du déroulement d’un week-end rassemblant des jeunes en recherche de vocation. L’un à Tours, l’autre en Ile-de-France. Quel déroulement ? Quels choix d’activités ? Quelle méthode pédagogique ? Quel approfondissement de la Foi ?

Dans un second temps, une réflexion en petites équipes permettait d’approfondir l’analyse avec mise en commun entre tous les participants. Enfin, Louis Mauvais proposait des points d’attention. A eux seuls ils rendent compte de ce que fut cette journée (voir plus loin).

Ajoutons cependant que son orientation partait d’une prise de conscience préalable : nos expériences pastorales sont fort diverses selon les régions de France, en fonction des âges, des situations, des objectifs, des priorités, des sensibilités théologiques.

Il est donc important et indispensable :

- de mettre en lumière les enjeux que nous soulevons consciemment et inconsciemment,

- de s’ouvrir à d’autres pratiques par une information la plus large possible. Ainsi nous nous dirons les uns aux autres le pourquoi de notre agir pastoral. Mais aussi, nous entendrons des interpellations car nous ne sommes pas là seulement pour nous écouter...

Autant dire que la méthode de travail utilisée a permis aux participants d’honorer, dans une large mesure, cet objectif. C’est qu’en effet, il est facile de partager des convictions, des idées, des certitudes pastorales. Il est beaucoup moins aisé d’accepter de mettre en commun sa pratique. Nous sommes alors affrontés au REEL et celui-ci résiste à notrre imaginaire. Il exige rigueur et acceptation de se laisser interpeller.

Jeudi : on ne naît pas accompagnateur

Dans notre travail d’accueil, d’éveil , de soutien des jeunes, nous avons à exercer un accompagnement. Il s’agit de faire un bout de route avec quelqu’un qui vit quelque chose. Or, nous croyons qu’en lui et en nous, vit et agit l’Esprit-Saint. Il convient donc d’être témoin, de sa Présence, de son appel au coeur d’une existence humaine.

Cependant, l’accompagnement ne suffit pas. Nous devons, en outre, opérer un discernement. Est-ce si simple ? Est-ce si évident ? De quelle manière l’Esprit du Seigneur parle-t-il au coeur d’un jeune ? Comment être assez en distance pour ne pas prendre son propre désir sur un jeune pour celui de l’Esprit-Saint ?

On ne nait pas accompagnateur. On se forme sans cesse à le devenir.

La méthode de travail

C’est pourquoi nous avons choisi, là encore, de partir du réel vécu par et avec des jeunes. Matin et après-midi étaient organisés de la même manière.

Une monographie d’accompagnement est présentée aux participants. Chacun est alors invité à la travailler personnellement. Que pensons-nous de ce qui nous est exprimé ? Quels sont nos points d’attention, nos questions ? Quels "jugements" pourrions-nous risquer ?

En un second temps, nous nous retrouvons en carrefours pour confronter les résultats du travail personnel. La troisième phase nous rassemble tous.

Autour d’une Table ronde prennent place un membre de chaque carrefour porteur de tout ce qui s’est exprimé, deux experts, le premier, témoin de l’expérience spirituelle, le second, spécialiste des sciences humaines. Le débat va s’engager entre les membres de cette Table ronde ; l’assistance restera silencieuse mais pourra s’associer en faisant remonter ses questions et ses réactions par la médiation d’un des animateurs.

En deux heures, matin et après-midi et à partir de deux situations d’accompagnement différentes, le groupe, lentement, avance, précise, s’étonne, découvre. Un va-et-vient s’établit entre les participants de la Table ronde et les autres.

Les experts écoutent beaucoup. Ils interviennent peu mais leur parole relance le débat ...

Parler ici du contenu n’est pas possible. Il y a des choses qu’il faut vivre pour en comprendre la profondeur. Disons seulement ceci : le matin, à l’énoncé de la monographie, la plupart étaient perplexes, hésitaient, se posaient bien des questions quant à la nature de cette vocation... Après 2 heures de travail, les perspectives étaient beaucoup moins sombres.

Paradoxalement, pour la seconde monographie, tout était perçu comme simple, évident, encourageant. Au terme, bien des interrogations étaient posées.

Ce jour là, l’ensemble du groupe a découvert que les choses ne sont pas si simples... et qu’il vaut la peine de se donner les moyens rigoureux, non pas pour tenter d’enfermer l’Esprit-Saint... mais pour nous rendre libres à son service et être pour les autres des serviteurs de la liberté.

Décidément, on ne naît pas accompagnateur ou accompagnatrice... On le devient sans cesse ... à condition de s’y former !

* * *

En conclusion, une session riche, que nous avons tenté d’évaluer le quatrième jour. Elle a ouvert des perspectives nouvelles.

Nous voulons travailler au service des différentes vocations. Notre désir avant tout s’enracine dans la Foi et se nourrit de notre vie dans le Christ. Mais il est indispensable aussi que la compétence acquise par la formation nous rende capables d’être de meilleurs artisans de ce travail.

A Bièvres 80, quelque chose s’est mis en route ... Il se pourrait bien que nous en reparlions ici ou là, dans tel ou tel diocèse où l’un ou l’autre aura communiqué sa joie d’avoir découvert l’importance d’une Formation au bénéfice de l’Annonce de l’Evangile.

Claude TOURAILLE


NOTRE PRATIQUES PASTORALES
Quatre Points de repères

(conclusions de la seconde journée par Louis MAUVAIS)

Des deux monographies et des carrefours de cette journée, il me semble qu’on peut essayer de dégager 4 points de repère qui peuvent avoir une certaine importance pour notre travail.

1) Moyens d’accompagnement et contenu

Le thème de la journée porte sur les moyens d’accompagnement des 11-18 ans.

Il est important de prendre conscience de notre mentalité habituelle, instinctive, sur un point précis : nous sommes plus habitués à centrer notre regard, notre attention sur le contenu que sur les moyens.

a) Dans notre façon de réagir instinctivement, c’est évidemment le contenu qui va compter et qu’il va falloir valoriser au maximum. C’est d’autant plus vrai quand il s’agit d’un contenu aussi important que la foi ou l’appel de Dieu, et puis après, une fois qu’on a bien cerné le contenu, on essaie vaille que vaille de trouver les moyens pour enrober le mieux possible ce contenu ; on "se débrouille" toujours pour que la foi, l’appel de Dieu passent le moins mal possible.

b) Or je dirais que nous sommes victimes, dans une telle façon de procéder, d’une erreur "platonicienne" : ce sont les idées (le contenu) qui comptent et le contenant est du même coup, fortement dévalorisé.

En fait, ce n’est pas comme cela, que les choses se passent : les moyens ne sont pas que des enveloppes dans lesquelles on emballerait un contenu qui préexisterait déjà. Les moyens que nous utilisons ne sont pas aussi extérieurs, extrinsèques qu’il n’y paraît au premier abord. Au cours de la journée, on est venu confirmer cette assertion en donnant plusieurs illustrations :

- le cadre du temps n’est pas indifférent à ce qui se passe. Prendre un week-end entier (au lieu de 2 ou 3 heures plusieurs fois) induit quelque chose de spécifique, parce qu’on a le temps de vivre une expérience multiforme (prier, réfléchir, se détendre...) et que cet aspect multiforme n’est pas sans incidence directe sur le contenu de l’expérience chrétienne.

- les rythmes des rencontres permettent ou ne permettent pas la liberté des jeunes par rapport à la structure d’accompagnement. Ce qui est engagé derrière ce "moyen", c’est précisément le contenu même de l’acte pédagogique, à savoir une liberté à développer et à faire grandir.

- parler de la sexualité dans un groupe mixte ou en parler uniquement entre garçons ou entre filles ne conduit pas à la même expérience : le choix n’est pas neutre, n’est pas extérieur au contenu même de la discussion.

Je note que ces remarques rejoignent toute une recherche actuelle sur la façon dont les structures sont elles-mêmes et par elles-mêmes un langage.

En conséquence, il apparaît essentiel de pouvoir faire périodiquement une évaluation des moyens que nous utilisons, s’il est vrai que ceux-ci ne sont pas innocents :

- qu’est -ce qu’ils induisent, d’eux-mêmes, comme contenu ? (Exemple : une équipe d’animation où il y a seulement un prêtre ne conduit pas à la même idée de l’Eglise qu’une équipe diversifiée).

- qu’est-ce qu’ils excluent ? Qui excluent-ils ? (tel niveau de réflexion ou une expression un peu abstraite excluent forcément certains jeunes).

Nous sommes peu habitués, dans l’Eglise, à ce type d’évaluation des moyens : du moment que nous faisons tout "pour la plus grande gloire de Dieu", nous n’avons pas à évaluer les moyens que nous utilisons...

2) Place d’un service des Vocations

Plusieurs fois, soit dans les monographies, soit dans les carrefours, est venue la question de la place d’un service des vocations dans un diocèse ou une région.

Il me semble que deux propositions pourraient résumer l’ensemble de ce qui a été dit.

a) Un service des vocations est indispensable. Pour deux raisons :

- pour que des jeunes puissent s’exprimer en toute liberté. De fait, (donc ne cherchons pas à en tirer des conclusions théoriques et générales), pour beaucoup, un SDV est un des lieux privilégiés (certains ont même dit : le seul lieu) où un appel en profondeur peut s’exprimer et être reçu sans suspicion.

- pour maintenir institutionnellement une proposition. Là aussi, de fait, on se rend compte, à l’expérience (celle-ci pouvant être positive ou négative) qu’il est indispensable qu’il y ait un signe institutionnel pour que la proposition à un ministère puisse être faite. On s’est aperçu, par exemple, que telle institution scolaire, tel groupe d’A.C.O. ou de prière ne prenait en compte une proposition ministérielle ou religieuse que parce que ça lui était constamment rappelé par l’existence et la présence d’un SDV.

b) Mais le service des Vocations, pour jouer son rôle, doit assurer un LIEN.

- Lien avec la vie. Il doit savoir renvoyer les jeunes à leur vie, là où ils sont habituellement (ce point a été fortement souligné par tous). Quelle est la priorité ? C’est le type de question piégée sur laquelle on peut discuter à perte de vue. L’essentiel est qu’il puisse y avoir un va et vient incessant, qu’on respecte la dialectique, dispersion-rassemblement, inhérente à toute démarche chrétienne, qu’on n’ait pas peur de la tension inévitable : ce lien peut se révéler parfois difficile à tenir : c’est une raison de plus pour ne pas le lâcher.

- Lien avec les autres instances ecclésiales ou se trouvent les jeunes qui participent à un SDV (aumôneries scolaires, mouvements, paroisses, catéchèse, etc.). Il a paru important à beaucoup que, dans ces lieux-là aussi, les jeunes puissent parler de l’appel entendu par eux : c’est sans doute beaucoup plus difficile que dans les groupes réunis au sein d’un SDV, mais c’est seulement lorsqu’un jeune peut retrouver d’autres chrétiens qui ont entendu un autre appel :

o que la complémentarité peut jouer en vérité à l’intérieur du peuple chrétien pour le choix d’uni ministère,
o que chaque "vocation" peut être relativisée (au sens premier du terme, c’est à dire mise en relation avec d’autres formes de service de l’Eglise et du monde).

Qui ne voit que cet "être-en-lien" fait naître immédiatement deux questions essentielles :

- ce n’est que si nous, adultes, accompagnateurs, savons être en lien avec les autres instances ecclésiales, que des jeunes pourront l’être : il ne s’agit pas de nous dérober à une interrogation qui nous concerne en tout premier lieu. C’est parce que nous, adultes, établissons des cloisons qu’il existe des cloisons pour les jeunes, ce n’est pas le contraire qui est vrai,

- quels moyens concrets prenons-nous pour cela ? Nous savons que les bonnes intentions, non seulement ne suffisent pas, mais qu’elles peuvent être un alibi puissant dans notre manière d’agir...

En conclusion, il s’agit de tenir les deux bouts de la chaîne et d’éviter deux tentations qui nous guettent tous :

-  tout prendre à son compte, tout faire, sous prétexte que si nous ne le faisons pas, les autres ne le feront pas non plus (mais s’est-on demandé pourquoi ?) En dépit de toutes les théories contraires, de tout ce que nous pouvons dire et proclamer (même en toute bonne foi), notre pratique va souvent dans ce sens.

- globaliser et généraliser la question de l’appel au ministère au point de le dissoudre dans un ensemble tellement vaste qu’il n’est plus cernable, du même coup on n’a plus aucune prise pour l’empoigner sérieusement.

La question est venue : faut-il ou non un service pour les vocations spécifiquement ministérielles et religieuses ? Ces quelques remarques ne voudraient en rien trancher la question, mais c’est sur ce fond de tableau qu’on est amené à faire un choix lucide.

3) La cohérence des moyens de formation

On a bien perçu, dans les échanges de la journée, qu’une incohérence au niveau des moyens de formation et d’accompagnement était souvent au coeur de nos difficultés. Ce qui nous amène inévitablement à nous interroger sur ce point et à poser quelques jalons.

Cohérence nécessaire : fidélité au réel

a) Il est nécessaire qu’il y ait une cohérence dans l’ensemble de la pratique pédagogique. La situation ecclésiale ne pêche pas, à l’heure actuelle, par excès de cohérence ; il y a suffisamment de tiraillements entre des univers contradictoires pour que cette cohérence soit visée comme quelque chose d’essentiel.

En quels domaines essayer de promouvoir cette cohérence ?
dans l’ensemble des moyens proposés, dans l’équipe d’animation ou d’accompagnement, dans la suite d’un cheminement. Plusieurs exemples ont été donnés de ce qu’il serait très souhaitable d’éviter : en particulier le changement sans préparation suffisante d’un responsable de SDV, ici désorganise les projets et ne permet pas une suite, un "suivi" cohérent dans l’accompagnement des jeunes. Qu’on songe également aux coupures si difficiles à gérer : la fin du 1er cycle scolaire ou la f’in du secondaire.

- dans les relations avec les autres secteurs ecclésiaux auxquels le jeune participe. Ce qui suppose cohérence au niveau des responsables (cf. supra).
Sans ce minimum de cohérence, il n’est guère pensable de réaliser un travail sérieux et honnête.

b) Mais si nécessaire que soit cette cohérence, il est important de prendre conscience de deux réalités :

- la cohérence est quelque chose d’impossible. Rêver de trouver une cohérence parfaite serait se condamner à l’inaction et au découragement sans cesse renouvelé. Ce désir de cohérence pour être mobilisateur doit être réaliste.

- la cohérence recherchée ne serait pas éducative si elle tendait à devenir (malgré tous nos désirs et nos protestations verbales !), uniformisation.
Unification : oui ; uniformisation : non.
La diversité existe et elle peut même devenir un facteur d’enrichissement, car elle provoque à une marche toujours à recommencer, à une ouverture qui est la condition "sine qua non" de toute progression. Il s’agit donc de gérer la diversité et non pas de vouloir la supprimer. Bien sûr, on ne peut pas, concrètement, la supprimer, mais on le peut imaginairement en mettant en place (sinon dans les faits du moins dans nos intentions) une politique du cocon ou, pour être un peu trivial, une politique du préservatif qui protègerait contre tous les courants d’air. Qui prétendrait que cette tendance n’existe pas dans notre Eglise d’aujourd’hui ?

Le service de la liberté

Tout le monde sera d’accord pour dire que le respect de la liberté est la base de toute éducation, mais il faut aller plus loin et se demander si on se donne les moyens de respecter cette liberté en laissant jouer la diversité (et même en certains cas, la non-cohérence).

Respecter la liberté de l’autre, en effet :

- suppose des délais. Cela est vrai de toute la découverte nécessaire de l’épaisseur humaine de quelqu’un, en particulier dans le domaine de la sexualité, mais aussi de l’apprentissage possible à un métier. Sur le plan de la découverte de la foi, parler trop tôt de la vocation, d’une mission, peut parfois court-circuiter les étapes nécessaires pour que la foi ait des bases solides.

- suppose des rythmes différents.

- soit d’un point de vue personnel. Laisser "souffler" quelqu’un pendant un certain temps sans chercher à le récupérer trop vite peut être non seulement utile, mais nécessaire. (on pourrait se poser la question de savoir si ce n’est pas notre peur de la liberté de l’autre qui est à l’origine de notre difficulté à accepter ces rythmes !) On a parlé avec humour, d’une "théologie des trous" qui serait à promouvoir : la boutade est significative.

- soit d’un point de vue institutionnel : suivant l’âge, le degré d’évolution, etc., les moyens institutionnels proposés auront à être modifiés.
(ex : dans telle région, on ne proposera des retraites qu’à partir du 2ème cycle scolaire).
Il faudrait réfléchir, me semble-t-il, beaucoup plus qu’on ne fait habituellement à une progressivité et à une meilleure articulation des moyens institutionnels.

- suppose une pluralité et une diversité d’accompagnateurs, de manière à éviter une appropriation trop grande de la part de tel accompagnateur et permettre ainsi de créer un espace de liberté.

4) sur le rôle de l’accompagnateur

Sans vouloir tout dire sur ce rôle, je le caractériserais volontiers par ces mots : être la mémoire d’un groupe, voire même de tel itinéraire individuel.

a) C’est absolument nécessaire que ce rôle soit rempli et bien rempli. Les jeunes, en effet, ne peuvent pas, ou ne peuvent que difficilement, remplir cette tâche, tant pour leur propre existence que pour l’avancée d’un groupe.
Ils ont d’autres charismes essentiels : ils peuvent interpeller, provoquer, remettre en cause, etc., mais il ne faut pas trop demander à des jeunes d’avoir les sens des délais, de la patience, du retour en arrière, de la maturation lente et laborieuse...
Si l’accompagnateur ne fait pas cela, personne, sans doute, ne le fera : tous ceux qui ont une petite expérience du discernement savent pourtant que cette fonction de mémoire est essentielle.

b) Mais remplir cette tâche suppose un certain nombre de conditions qu’il est bien utile d’avoir présentes à l’esprit.

- cela suppose beaucoup de souplesse, c’est à dire de ne pas projeter notre propre évolution sur celle des autres. En d’autres termes, être suffisamment au clair avec notre propre cheminement (avec ce qu’il a de richesse, mais aussi de limite) pour accueillir le cheminement de l’autre, quel qu’il soit. Mettre des étiquettes, vouloir imposer un ordre de marche (si juste soit-il dans l’abstrait) est certainement contraire à cette exigence de souplesse.

- en même temps (même si ça peut apparaître comme contradictoire au premier abord), avoir bien présents à l’esprit un certain nombre de seuils, de passages par lesquels il est inévitable et nécessaire que tout homme passe pour être un homme. Quelques exemples :

- prendre au sérieux son Projet d’homme (le choix d’un métier peut intervenir ici, de même que toutes les questions relatives à l’argent ou à une certaine indépendance),

- passer d’une Eglise idéale à une Eglise réelle, concrète,

- passer d’un appel personnel., d’un projet individuel, à un appel ecclésial,

- passer d’une attitude de "consommation ecclésiale" à une attitude de responsabilité vis à vis de cette Eglise à construire,

- etc.

On peut faire deux remarques sur ce point :

1. La question est sans cesse renvoyée à l’accompagnateur : quels ont été ces seuils essentiels pour lui, dans son propre itinéraire ? C’est un appel à une lucidité sans cesse à renouveler sur soi-même.

2. Plus ces points de repère seront nets et précis, plus ils permettront une grande souplesse dans l’accompagnement. C’est le flou qui est le plus rigide, et non pas le contraire.

En conséquence, en fonction de ces seuils nécessaires, il y aura des interpellations à proposer, des points d’objectivité à mettre en place, de manière à aider quelqu’un à passer ces seuils.

Le mot "accompagnement", de ce point de vue là, peut induire en erreur : on ne peut pas seulement "accompagner" !

On peut distinguer deux types d’interpellation, de points d’objectivité :

1, soit interindividuels : dans une conversation, par la rencontre de témoins, etc.

2. soit de type plus institutionnels (cf. supra : les rythmes). Il y a certains moments où c’est une proposition institutionnelle (ex : entrée dans tel groupe, acceptation d’un premier cycle en vie communautaire ou en GF, proposition de tel type de session qui marquera un pas en avant décisif, etc.) qui devra prendre le relais de l’interpellation interindividuelle.

Cela n’est sans doute pas suffisamment réfléchi dans une époque où la dimension interpersonnelle devient dominante, sinon exclusive, par rapport à la dimension institutionnelle trop souvent dévalorisée.

Mais quand cette interpellation peut-elle se faire ? Par qui ? En quels lieux ? etc. Il y a là une question de discernement qui déborde une réflexion sur les moyens d’accompagnement.

Louis MAUVAIS