Chrétiens en Algérie : un partage d’espérance


Mgr Henri Teissier, dans ces quelques pages tirées de son livre Chrétiens en Algérie, montre comment l’Eglise, avec Vatican II, a élargi son regard : sa mission n’est pas seulement de partager l’Evangile avec les chrétiens mais aussi avec tous les hommes de la terre. C’est ce qui donne sens à la présence de missionnaires en monde musulman.

Henri Teissier
archevêque d’Alger

Nous sommes une petite Eglise chrétienne dans la société algérienne qui est totalement musulmane. Beaucoup de chrétiens ont de la peine à comprendre pourquoi nous restons dans cette situation, en particulier dans cette période plus grave. Ils comprendraient qu’un prêtre ou une religieuse puissent prendre des risques par fidélité à une communauté chrétienne, mais pourquoi le faire par rapport à une communauté musulmane qui n’a pas besoin de notre ministère ? Cette attitude est en opposition avec l’universalisme de Vatican II. L’Eglise du Concile nous envoie pour chercher et animer des frères de toutes les cultures et les traditions du monde. « Si vous ne saluez que vos frères, que faites-vous d’extraordinaire, les païens n’en font-ils pas autant ? » (Mt 5, 47). […]

Les dix-neuf religieux ou religieuses martyrisés en Algérie l’ont été par fidélité à un peuple musulman. Ils n’étaient pas restés en Algérie pour soutenir une communauté chrétienne. La plupart de chrétiens, en effet, avaient été conduits à quitter le pays, au fur et à mesure de la radicalisation du fondamentalisme algérien. Nos martyrs font partie du petit groupe de religieux et religieuses qui étaient restés en Algérie par fidélité à un peuple musulman. Chacun d’eux avait reconnu sa vocation dans l’appel que l’Eglise d’Algérie leur avait adressé à se faire proche de frères et de sœurs qui étaient musulmans et entendaient le rester.
Avant d’évoquer les conditions dans lesquelles ils ont été conduits à donner leur vie, il est important de mettre en lumière cette vocation particulière. A l’appel de l’Eglise de Vatican II, ces religieux et ces religieuses avaient renoncé à la joie d’animer une communauté chrétienne. Ils avaient même renoncé à la joie plus profonde encore de choisir un travail missionnaire dans une région du monde où, par la grâce de Dieu, les catéchumènes sont nombreux et font naître une nouvelle Eglise.

Ces martyrs ont cru en la parole de l’Eglise de cette fin du XXe siècle qui les avait envoyés chercher des frères et des sœurs à aimer parmi les croyants de l’islam. Ils ont cru, avec l’Eglise de Vatican II, que Dieu pouvait les envoyer pour un partage spirituel qui passerait par-dessus les barrières entre le christianisme et l’islam. Ils ont cru que le Royaume de Dieu peut être annoncé même à des frères et à des sœurs qui entendent demeurer hors du christianisme, mais qui sont disponibles pour un partage du don de Dieu qui dépasse les différences religieuses. Ils ont cru qu’il y avait aussi des fidélités humaines et religieuses dans la maison de l’islam. L’Esprit de Dieu n’agit-il pas en toute conscience droite pour lui faire produire les fruits du Royaume ?
Ils ont cru aussi que les tâches de la réconciliation entre les chrétiens et musulmans, après des siècles de luttes fratricides, faisaient partie des travaux du Royaume de Dieu. Ils ont cru que le service des pauvres, des femmes en difficulté, des handicapés, des jeunes, était un service du Seigneur Jésus, même si ces pauvres, ces femmes, ces jeunes sont musulmans. Ils ont voulu montrer à ces frères et sœurs de l’islam, que l’on pouvait donner sa vie pour eux, parce que Dieu nous invite à nous aimer les uns les autres et que ce commandement passe par-dessus nos différences religieuses. Dans la parabole du Bon Samaritain – la parabole de la charité – Jésus a choisi de prendre l’exemple d’une relation de charité qui passe par-dessus les différences religieuses. L’amour que Dieu nous invite à vivre doit dépasser toutes les barrières religieuses, raciales ou culturelles.
Lorsque la crise est devenue plus grave, il eût été possible pour nos martyrs de quitter un pays dans lequel ils n’avaient pas de communauté chrétienne à défendre. Mais ils ont eu la conviction que l’amour de leurs frères et sœurs de l’islam devait aller jusqu’au risque assumé, par amour. C’était pour eux demeurer fidèles à l’Evangile de la fraternité universelle. […]

Le sacrifice des martyrs,
un appel pour ceux qui cherchent leur vocation

La vie des martyrs et des saints a été, depuis les origines de l’Eglise, l’une des sources les plus marquantes de la fidélité à la vocation chrétienne. C’est pourquoi, dans les temps des premiers martyrs, l’Eglise a recueilli leurs reliques avec respect, les plaçant sur l’autel du sacrifice eucharistique et présentant l’exemple qu’ils ont laissé à la mémoire spirituelle de la communauté.
Plus tard, quand s’est ouverte la grande épopée du mouvement missionnaire des XVIe et XVIIe siècles, l’Eglise a également recueilli avec soin les témoignages héroïques laissés par saint François Xavier, Isaac Jogues, Jean de Brébeuf et tant d’autres à leur suite, jusqu’aux martyrs contemporains, en Chine, en Amérique latine ou en Afrique.

La fidélité absolue qui s’inscrit dans la vie du martyr fait signe. Nous l’avons vu en Algérie. Plusieurs des congrégations qui ont été frappées par la crise de violence criminelle des années 1994-1996 ont reçu, de quelques jeunes de leurs membres, des offres volontaires à venir prendre la place des victimes. C’est ainsi que s’était reformé un groupe de jeunes trappistes qui se préparent en Algérie à donner une nouvelle vie au témoignage de Tibhirine. Les Pères Blancs de Tizi Ouzou ont reçu des vocations semblables pour faire l’avenir de leur témoignage en Kabylie après l’assassinat des quatre pères, le 27 décembre 1994. Pareillement, les sœurs Augustines missionnaires espagnoles ont accueilli deux volontaires qui ont pris la place de leurs sœurs qui avaient été assassinées devant la porte de la chapelle de leur quartier.
Il est encore trop tôt pour savoir si des plus jeunes ont senti l’appel à une vocation sacerdotale, religieuse ou de laïc consacré, à cause des témoignages de fidélité donnés par les dix-neuf victimes de notre Eglise. Mais le retentissement du testament du père Christian de Chergé, et la multiplication des livres publiés sur le sens de ces vies données prouvent que les témoignages de nos frères et sœurs victimes de cette crise trouvent un écho dans le cœur de nombreuses personnes.
Le martyre pousse jusqu’au bout la fidélité et donne ainsi la preuve que, malgré nos faiblesses humaines – comme le dit la préface de leur messe – Dieu fait de leur vie un signe.
Comme on le sait, la vie religieuse s’est développée, dans les déserts d’Egypte, à partir du IVe siècle quand les temps du martyre ont été remplacés par ceux de l’Empire chrétien. Il y a dans toute « suite du Christ » (sequela Christi) une radicalité qui s’est d’abord exprimée dans le martyre, mais s’est ensuite inscrite dans la fuite au désert. La vocation au choix radical des conseils évangéliques est dans la ligne de cet appel à tout laisser pour suivre Jésus qui s’exprime dans le « viens et suis-moi ». Toute vocation implique une rupture. […]

L’Evangile est une Bonne Nouvelle pour tous

Il y a dans la vie de Jésus et son Evangile, une Bonne Nouvelle non seulement pour les chrétiens, mais aussi pour tout homme de bonne volonté. L’Eglise n’est donc pas seulement responsable d’un témoignage, délivré en son propre sein, au bénéfice des seuls chrétiens. Elle doit trouver les moyens de mettre à la disposition de tous sa vision de la vocation humaine, et cette conception de la relation à Dieu que nous avons nourrie, comme chrétiens, dans la méditation de la vie de Jésus et de son Evangile.

La vie de tout homme et de toute communauté humaine, habitée par les appels de l’Esprit, est aussi un don de Dieu pour les chrétiens. Mais la Bonne Nouvelle n’est pas à sens unique. Vatican II invite les chrétiens à découvrir l’action de l’Esprit Saint à l’œuvre en tout homme de bonne volonté. En conséquence, dans toute tradition humaine authentique, nous avons donc à accueillir aussi les générosités de cœur déposées par l’Esprit de Dieu dans la vie des personnes et des communautés dignes du Royaume. La tradition religieuse de l’islam, dans la mesure où elle est le lieu d’une expérience spirituelle authentique, devient donc, à sa manière, un signe que Dieu fait aux chrétiens. En l’accueillant, ils élargissent leur regard au don de Dieu dans toute sa dimension ; ce qui est vrai de la tradition spirituelle l’est aussi des traditions humaines authentiques du pays, ­qu’elles soient religieuses ou non.

Le Royame de Dieu comme un don de l’Esprit fait en même temps à tous. Les deux convictions précédemment exprimées nous ont conduits à élargir notre conception du témoignage. Il y a dans la vie du chrétien un don de Dieu pour le musulman. Mais il y a aussi dans la vie du musulman ou de tout homme de bonne volonté, un don de Dieu pour les chrétiens. La mission est toujours, ici, comme partout, témoignage rendu au Christ et à son action dans le monde. Mais ce témoignage n’est pas seulement, comme en d’autres pays, transmis sous forme catéchétique. Il est mis en œuvre par les chrétiens, mais il l’est aussi par les autres croyants et par les hommes de bonne volonté. Le témoignage prend ainsi une dimension nouvelle, car il associe le don de Dieu fait aux uns et aux autres, comme l’œuvre de Dieu pour son Royaume aujourd’hui et ici.
L’action de Dieu dépasse donc les frontières de la communauté chrétienne. Cette conviction donne une dimension particulière à la rencontre interpersonnelle. Toute rencontre avec l’autre, si elle est vécue en vérité, peut conduire à partager le don fait par l’Esprit à chacun des partenaires. Cela est vrai dans l’Eglise et c’est une des formes de la communion des saints. Mais cela est vrai aussi de la rencontre avec nos partenaires musulmans. Il y a un don de Dieu à accueillir par les deux partenaires dans cette rencontre. Le chrétien est pour le non chrétien le sacrement de la rencontre avec Jésus, avec son Evangile et son Eglise. Mais le non chrétien est aussi pour le chrétien le serviteur d’une rencontre avec le don que Dieu lui a fait dans son histoire personnelle et dans celle de sa communauté spirituelle. […]

Dans notre faiblesse, approfondir notre mission

J’ai rappelé les épreuves qui ont atteint notre Eglise. Mais je ne l’ai pas fait pour inviter à pleurer avec nous sur les souffrances de notre communauté. Nous nous sommes consolés de la perte de nos bâtiments, de nos églises et de nos institutions. Nous ne pourrons, évidemment, jamais oublier les frères et sœurs qui nous ont été enlevés par la violence humaine et nous gardons la souffrance d’avoir vu partir notre peuple chrétien. Mais au-delà de ces souffrances, ou plutôt de l’intérieur de ces souffrances, nous avons approfondi notre mission et nos relations avec nos partenaires musulmans. S’il y a quelque part une Eglise qui vit la « mission dans la faiblesse », c’est bien la nôtre. Mais notre mission est toujours là. Il s’agit toujours d’être l’Eglise de l’Algérie. Le peuple chrétien n’est plus là. Mais il y a toujours un peuple en Algérie. C’est un peuple musulman, mais c’est le peuple que Dieu nous donne à rencontrer, à servir, à aimer et avec lequel nous devons accomplir les travaux du salut. Nous entrons dans ces travaux avec notre identité chrétienne. Nous cherchons à vivre en vérité une relation évangélique avec des personnes et des communautés qui sont musulmanes. Mais ce sont des frères et des sœurs en Jésus-Christ. […]

Ils sont tous musulmans. Mais c’est à eux que Jésus nous envoie en disant : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même. » Et le service des pauvres n’est pas toute la tâche de notre Eglise. Il y a, aussi, cette entrée dans la culture de nos partenaires musulmans, qui doit prouver que l’Eglise se passionne pour toutes les valeurs humaines. La charité évangélique, c’est aussi de participer aux fêtes de mariage, aux anniversaires et aux réussites aux examens. C’est encore rejoindre les jeunes qui ont une chorale et apprécier leurs chants, c’est lire avec eux les productions littéraires qui expriment leurs questionnements, les œuvres d’art qui traduisent leurs talents. C’est également parler leur langue, se familiariser avec les trésors du patrimoine national oral ou écrit, et faire son bien de l’héritage spirituel musulman qui a traversé quatorze siècles et nourri la foi d’un milliard de musulmans. Et cela est plus facile quand nous pouvons quitter la communauté chrétienne déjà rassemblée et rejoindre le peuple entier dans les lieux de sa vie.

Le dialogue dans la faiblesse

Mais les situations précédemment évoquées ont trop insisté sur la faiblesse numérique. Ce qui est au centre de toute existence chrétienne, c’est cette faiblesse spirituelle, celle de Jésus lui-même acceptant la condition du Serviteur, pour se faire proche de ceux dont il aurait pu rester loin. « Lui qui est de condition divine, il n’a pas considéré comme une proie à saisir d’être l’égal de Dieu. Mais il s’est dépouillé, prenant la condition de Serviteur, devenant semblable aux hommes » (Ph 2, 6-7). Le père Christian Chessel, un jeune Père Blanc, assassiné avec ses frères, nous a laissé une très belle méditation sur la « mission dans la faiblesse » présentée par le père Claude Rault dans un numéro de la revue Spiritus.
Peu avant son martyre, ce jeune père écrit : « La faiblesse n’est pas en soi une vertu, mais l’expression d’une réalité fondamentale de notre être, qui doit sans cesse être reprise, informée, façonnée par la foi, l’espérance et l’amour pour se laisser conformer à la faiblesse du Christ, à l’humanité du Christ. » Cette faiblesse humaine est la force de l’apôtre. Saint Paul dit lui-même à la suite de son maître : « Lorsque je suis faible, c’est alors que je suis fort » (2 Co 12, 10). Toutes les premières générations chrétiennes ont vécu cette faiblesse qui rend fort. Ce sont ces petites communautés de la diaspora chrétienne à Antioche, en Asie Mineure, à Alexandrie puis à Rome et à Carthage qui ont peu à peu évangélisé l’Europe romaine. Et Jésus lui-même a choisi comme premiers collaborateurs des hommes simples et faibles. De lui-même, n’a-t-on pas dit : « De Nazareth peut-il sortit quelque chose de bon ? » (Jn 1, 46). […]

Comme prêtre, puis comme évêque, j’ai accueilli en Algérie toutes les convictions de Vatican II qui ont élargi la réflexion de l’Eglise sur sa mission. Du XVIe au XXe siècle, l’Eglise s’est surtout pesée comme engagée dans le « salut », la « récapitulation en Christ », mis en œuvre seulement par le baptême de toute l’humanité. L’Eglise conserve, certes, cette vocation. Mais, avec Vatican II, elle a élargi son regard. Nous ne sommes pas seulement chargés de partager les valeurs de l’Evangile avec les chrétiens, mais aussi avec tous les hommes de la terre. Je suis en Algérie, bien sûr, pour servir spirituellement le petit groupe des chrétiens. Mais, beaucoup plus largement, je suis en Algérie pour que les autres chrétiens et moi-même, nous établissions une relation de partage évangélique avec tous les habitants du pays, c’est-à-dire avec trente million de musulmans.

La mondialisation, c’est aussi la découverte de ce que nous sommes tous responsables les uns des autres, d’un bout à l’autre de la planète. Cela veut dire que, désormais, la mission d’un évêque ne l’envoie pas seulement à ses frères chrétiens, mais à tous ses frères en humanité. C’est pour nous un élargissement extraordinaire de notre mission.

Mgr Henri Teissier,
Chrétiens en Algérie, un partage d’espérance,
DDB, 2002.