l’Eucharistie quotidienne, un appel constant suivre le Christ


Frédéric Benoist
responsable du SDV de Saint-Denis,
curé des Lilas


« Notre Sauveur, à la dernière Cène,
la nuit où il était livré,
institua le sacrifice eucharistique de son Corps et de son Sang
pour perpétuer le sacrifice de la croix au long des siècles,
jusqu’à ce qu’il vienne,
et en outre pour confier à l’Eglise,
son épouse bien-aimée,
le mémorial de sa mort et de sa résurrection :
sacrement de l’amour, signe de l’unité, lien de la charité,
banquet pascal dans lequel le Christ est mangé,
l’âme est comblée de grâce,
et le gage de la gloire future nous est donné. »


Cet extrait de la Constitution sur la sainte liturgie (n° 47) du concile Vatican II est, me semble-t-il, une bonne illustration de ce que seront mes propos. A chaque eucharistie que nous célébrons, nous signifions la Pâque du Christ. C’est au cours de cette Pâque que la vocation de Jésus « vrai homme et vrai Dieu » s’accomplit. C’est à Pâques que tout s’accomplit pour les disciples, que leur mission prendra sens : « Alors leurs yeux s’ouvrirent et ils le reconnurent… aussitôt ils se levèrent et retournèrent à Jérusalem… » (Lc 24, 31-35). Aussi, « quand nous célébrons l’eucharistie, source et sommet de la foi chrétienne de tout baptisé », nous rappelle encore le concile Vatican II, notre vocation prend tout son sens car elle s’enracine toujours plus dans la rencontre du Christ lui-même. Voilà pourquoi nous allons nous demander si la célébration quotidienne de l’eucharistie peut authentifier un vrai chemin vocationnel.


A Pâques tout s’accomplit… pour le Christ

Jésus célébrait la Pâque juive probablement chaque année depuis son enfance. Cette fête, en effet, est profondément enracinée dans l’histoire et la mémoire du peuple juif. A Pâque, les Juifs célèbrent la libération du peuple hébreu de l’esclavage des Egyptiens grâce à l’intervention merveilleuse du Dieu Unique : Yahvé. Ils célèbrent aussi la longue marche du peuple dans le désert sous la conduite de Moïse qui les achemine vers la Terre promise.
Depuis, de génération en génération, la Pâque juive est célébrée en mémoire de cette libération, en souvenir des circonstances qui l’ont précédée : un repas pris en toute hâte, « la ceinture aux reins, les sandales aux pieds, le bâton à la main » (cf. Ex 12, 1-14). Ce repas est comme un point de départ du chemin de foi du peuple hébreu… Aussi, à chaque printemps, à l’époque où naissent les agneaux, la Pâque est célébrée lors d’une liturgie nocturne, à la pleine lune. On aspergeait les poteaux de la tente du sang de l’agneau, considéré comme un sang sauveur (Ex 12, 21). Une fois arrivé en Terre promise, le peuple d’Israël commémore chaque année l’action de Dieu…

« Avant la fête de la Pâque, sachant que l’heure était venue pour lui de passer de ce monde à son Père, Jésus, ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, les aima jusqu’au bout » (Jn 13, 1).
« L’heure » ponctue tout l’évangile de Jean. Cette heure n’est pas encore venue lors des noces de Cana (Jn 2, 1-12), lors de la rencontre avec la Samaritaine (Jn 4, 1-26) ou bien encore quand certains veulent l’arrêter sans pouvoir mettre la main sur lui (Jn 7, 30). L’heure de Jésus, pour l’évangéliste, est l’heure de sa Pâque, de son passage de ce monde vers le Père, autrement dit l’heure du sang versé sur la croix, l’heure où il se donne jusqu’au bout, l’heure où il signifie, de façon ultime et définitive, l’amour de son Père pour les hommes, l’heure de sa mort, l’heure où sa vocation s’accomplit. Cette image de l’heure est associée, au chapitre 12 de l’Evangile de Jean, à celle du grain de blé qui tombe en terre, qui doit mourir pour porter du fruit.

C’est au moment du lavement des pieds de ses disciples que saint Jean déclare l’heure de Jésus arrivée. Ce geste est si important que, du coup, Jean ne rapporte pas les paroles sur le pain et le vin, paroles d’institution de l’eucharistie signifiées par les autres évangélistes (1). La scène du lavement des pieds, reliée au Discours sur le Pain de Vie (2) est la clé de lecture de la Cène. C’est un geste symbolique, qui désigne donc autre chose que lui-même mais qui existe néanmoins : cette autre chose étant la présence que Jésus va signifier de lui-même dans le pain et le vin.

Ce geste du lavement des pieds récapitule, d’une certaine façon, tout ce que Jésus a fait durant sa vie. Sa « vocation », sa réponse de Fils à l’amour de son Père, son ministère public sur les routes d’Israël de village en village, son annonce de la venue du Royaume de Dieu, les guérisons de malades, le pardon aux pécheurs, l’accueil des étrangers, les repas et les invitations à la conversion, notamment adressés aux riches, en sont les signes… Tout cela s’accomplit à ce moment-là. Oui, tout est déjà « accompli » quand « le Maître se fait le serviteur de tous ». Il se met d’une certaine façon aux pieds de l’humanité blessée, assoiffée de justice, peuple perdu dont Jésus devient le pasteur. Jour après jour, Jésus a livré sa vie, mais l’heure du véritable accomplissement est, me semble-t-il, celle où Jésus célèbre l’eucharistie avec ses disciples.


A Pâques, tout s’accomplit… pour les disciples

En faisant ce geste du lavement des pieds, Jésus se met à genoux devant l’homme. Quel paradoxe que ce Dieu qui vient, d’une certaine façon, frapper à la « porte du cœur de l’homme », de tout homme, pour donner son amour, cet amour qui dépasse toute l’imagination mais qui demande pourtant le consentement de l’homme. Un tel consentement est la source de toute vocation. Or l’homme oppose des résistances à ce projet. Différentes attitudes des propres disciples de Jésus, me semble-t-il, en sont les signes.

Dans cette scène incomparable et bouleversante du lavement des pieds, instant qui aurait pu être silencieux et solennel, Pierre se rebelle ; il crie : « Tu ne me laveras pas les pieds » (Jn 13, 6). Déjà, auparavant, quand Jésus prononce le Discours sur le Pain de Vie, de nombreuses incompréhensions se font sentir. Une partie des disciples quittent alors Jésus. Pourtant, il y a cet autre beau moment solennel rapporté par Jean ; Jésus se retrouve seul avec les Douze et leur demande : « Voulez-vous partir vous aussi ? » (Jn 6, 67). Pierre lui répond : « Seigneur vers qui pourrions-nous aller ? Tu as les paroles de la vie éternelle » (Jn 6, 68). C’est dans cette parole sur le Pain de Vie, sur l’eucharistie, transposée dans la scène du lavement des pieds que Pierre, et à travers lui tout homme, peut comprendre le sens de sa vocation.

Vers qui d’autre, Pierre ou nous-mêmes pourrions-nous aller, puisque cet homme, Jésus, détient les clés de la quête du vrai bonheur de l’homme : la vie en abondance, la vie éternelle ? Ce désir ultime de l’homme est bien une vocation, c’est-à-dire la réponse à un appel. Jésus le dit lui-même : « N’est-ce pas moi qui vous ai choisis ? » (Jn 6, 70). Et pourtant Pierre va résister. Il est le reflet profond de toutes nos résistances au projet de Dieu dans nos vies. Quand Jésus se met aux pieds de Pierre pour lui laver les pieds, il fait un geste tout simple inspiré de l’ordinaire de l’existence de l’homme et il lui fait cette demande : « Laisse-moi te servir, laisse-moi t’aimer jusqu’au bout… » Une telle lecture et compréhension de ce passage de l’Ecriture, de la Cène, de l’institution de l’eucharistie, est faite par les Pères de l’Eglise et tout au long de la Tradition de l’Eglise. Jean-Paul II écrira à ce sujet : « Dans ce geste… il s’agit du droit du Christ lui-même, à l’égard de chaque homme qu’il a racheté. C’est le droit de rencontrer chacun de nous à ce moment capital de la vie qu’est le moment de la conversion et du pardon (3). » Qu’est-ce donc qu’une vocation sinon ce désir réciproque de la rencontre entre le Christ et l’homme ? Mais pour que ces désirs prennent tout leur sens, il faut qu’en premier le Christ prenne l’initiative de la rencontre.

En effet, l’homme ne peut se faire le serviteur de l’Evangile, le serviteur des hommes, tout seul. Il faut d’abord qu’il se laisse servir par le Fils de l’Homme. Toute vocation consiste à se mettre à la suite du Serviteur souffrant. C’est sans doute ce que l’évangéliste Marc veut nous faire comprendre à partir du chapitre 8, v. 31 et suivants.
  • Jésus annonce pour la première fois sa passion (Mc 8, 31).
  • S’ensuit une incompréhension de Pierre (Mc 8, 32-33).
  • Jésus donne des règles à la foule et aux disciples : si on veut le suivre, il faut le suivre jusqu’au bout et renoncer à soi-même (Mc 8, 34 - 9, 1).
  • Jésus apparaît alors à Pierre, Jacques et Jean comme transfiguré, préfigurant ainsi sa résurrection. Mais il intime à ses trois disciples, qui ne comprennent pas ce qui leur arrive (ils ont même peur), l’ordre de ne rien dire à personne. Non qu’il faille cacher cet événement mais parce qu’il n’est pas encore réalisé (l’heure n’étant pas encore venue, nous dirait Jean). Les disciples ne peuvent pas faire l’expérience de la Pâque tant que Jésus lui-même ne l’a pas vécue (« Ils se demandaient entre eux ce que voulait dire ressusciter d’entre les morts ! » Mc 9, 2-10).
  • Jésus annonce une deuxième fois sa passion, les disciples ne comprennent toujours pas (Mc 9, 30-31).
  • Cette nouvelle incompréhension des disciples se traduit par la discussion visant à établir qui est le plus grand (Mc 9, 33-34).
  • Jésus enseigne une nouvelle fois à ses disciples les exigences de la vie en communauté ; c’est, entre autre, un nouvel appel au détachement (Mc 9, 39-50).
  • Jésus annonce une troisième fois sa passion (Mc 10, 32-34).
  • S’ensuit encore une incompréhension de Jacques et de Jean qui veulent siéger, l’un à sa droite l’autre à sa gauche, dans la gloire. Jésus leur fait comprendre alors qu’ils ne savent pas ce qu’ils demandent : « Pouvez-vous boire à la coupe que je vais boire, pouvez-vous recevoir le baptême dans lequel je vais être plongé ? » (Mc 10, 38). Ceux-ci disent oui. Mais là encore, ce oui n’a pas de sens parce que Jésus n’a pas encore bu cette coupe, n’a pas été plongé dans la mort pour renaître à la vie (le baptême) (Mc 10, 35-40).
  • Les Apôtres ne pourront être serviteurs qu’à la suite de Celui qui se fera Serviteur de tous. Il faut qu’eux-mêmes vivent la Pâque du Christ, y participent (Mc 10, 41-45). Certes, le résultat sur le moment ne sera ni très concluant ni très glorieux pour ces hommes qui, pourtant, promettaient à leur Maître de lui être toujours fidèles : trahison de l’un, reniement de l’autre, fuite de tous les autres… Quand Jésus institue l’eucharistie, partageant le pain et le vin, tous les disciples communient pour la première fois à la Pâque du Christ : « Ceci est mon corps… ceci est mon sang… signe de l’Alliance Nouvelle et Eternelle… » Ils se nourrissent de leur Maître parce que celui-ci a décidé de se donner en nourriture pour le monde, en accomplissant ainsi l’œuvre et la volonté de son Père (de notre Père) qui est aux cieux. Voilà pourquoi Jésus leur dit que tout ce que lui-même a fait ils le feront et « ils feront des choses plus grandes encore ». La vocation des Apôtres naît de cette Pâque, de ce repas eucharistique.
Les récits d’apparitions après la résurrection éclairent cette transformation, dans le cœur des apôtres, qui a sa source dans l’eucharistie du Jeudi Saint. Il faut que la Pâque du Christ opère ses effets sur les disciples eux-mêmes : il faut qu’ils sortent de leurs peurs. Certes, certains disciples veulent voir, toucher leur Maître, mais c’est surtout lors du partage du repas que leurs cœurs s’ouvrent… (L’expérience des disciples d’Emmaüs n’est-elle pas celle des apôtres eux-mêmes ?) Alors, Pierre et les autres se feront envoyer en mission. Laquelle mission ne trouve sa source que dans la reconnaissance préalable du geste d’amour et de don absolu du Christ pour ses disciples (« Pierre m’aimes-tu ?… Alors viens suis-moi… » (Jn 21, 15-19). C’est la célébration de l’eucharistie et le partage de la Parole qui fonderont, entre autres, les premières communautés chrétiennes (cf. Ac 2, 42).

Je ne voudrais surtout pas oublier le rôle de la manifestation et du don de l’Esprit Saint dans l’envoi en mission des Apôtres. Mais sur quoi se fonde ce don de l’Esprit Saint s’il n’est pas relié à la manifestation de ce même Esprit quand le Christ vit sa Pâque ? Encore une fois, saint Jean, en reliant l’effusion de l’Esprit Saint sur le monde à la passion du Christ, nous aide à comprendre que toute mission, toute vocation des disciples prend sa source dans l’événement de la mort et de la résurrection du Christ dont le signe, le sacrement, est la célébration de l’eucharistie. Quelle va être la vocation première des disciples ? Quelle annonce de foi vont-ils faire au monde sinon dire, notamment à travers le premier témoignage de Pierre, le rebelle : « Ce même Jésus que vous avez crucifié, Dieu a fait de Lui le Seigneur et le Christ » (Ac 2, 36) ? Tout part de là, et les communautés naissantes vont puiser la force de leur apostolat dans la nourriture de l’enseignement des Apôtres et de la Parole, et dans l’eucharistie.


Et si tout s’accomplissait pour nous… ?

« Faites ceci en mémoire de moi » (Lc 22, 19). « Si je vous ai lavé les pieds moi, le Seigneur et le Maître, vous aussi vous devez vous laver les pieds les uns aux autres » (Jn 13, 14).
De quoi s’agit-il quand le Seigneur nous demande de faire de même ? Quel est le contenu exact de ce petit mot, « ceci » ? Est-ce tout simplement prendre un peu de pain, un peu de vin et dire les paroles de Jésus lors de la Cène qui demeurent, convenons-en, bien énigmatiques… ? « Ceci est mon corps, ceci est mon sang. » Jésus ne nous demande tout de même pas de mimer ce que lui-même a fait ?
Ce qui nous est demandé, ici, c’est d’être serviteurs, comme Jésus l’a été, comme les disciples le deviendront après les gestes et l’événement de la Pâque du Christ.

Le geste symbolique de Jésus, quand il partage le pain et le vin en les identifiant à son corps et à son sang, nous renvoie à la réalité de la vie quotidienne : Jésus nous invite, en effet, à devenir serviteurs les uns des autres et, pourquoi pas, jusqu’au don total de soi. Alors le signe du corps brisé – comme le pain rompu – est nourriture pour le chemin. Le signe du sang versé, comme le vin qui coule en abondance, est signe de la joie et du bonheur des hommes. Ce double signe récapitule ce que nous faisons pour servir nos frères au moment même où nous faisons mémoire de ce que Jésus a fait. Tous nos engagements de vie trouvent cohérence et vérité dans notre participation à l’eucharistie.
L’Eglise le sait : le plus grand service qu’elle peut rendre à l’humanité est de proposer aux hommes d’aujourd’hui la rencontre de Dieu vivant. Une telle rencontre se réalise essentiellement dans la célébration des sacrements, en particulier celui de l’eucharistie. Toute célébration donne une valeur sacramentelle – de signe de la présence du Christ – au service et à l’accompagnement des frères. En célébrant l’eucharistie, le peuple de Dieu rend compte du mystère du salut qui l’habite et le transcende.

Ainsi, dans l’action liturgique, se célèbre et s’accomplit ce que Jésus nous a dit de faire ; l’engagement au service des hommes et des femmes de ce temps – plus particulièrement des plus démunis – éclaire le sens des paroles et des gestes, sur le pain et le vin en mémoire de Jésus. Mais ces paroles et ces gestes donnent aussi sens à tous ces engagements envers les autres. L’Eglise, assemblée et priante, accueille l’événement même du salut vécu par le Christ. Comme le dit Jean-Jacques Von Allmen : « Le culte est l’endroit et le moment où le témoignage et la diaconie trouvent leur origine et leur fin… C’est pourquoi le culte n’a pas besoin de se chercher ni de se trouver une autre utilité que celle de célébrer Dieu et de se réjouir en lui… (4) » La célébration de l’eucharistie n’est pas directement au service de l’évangélisation. Elle est d’abord un mémorial, c’est-à-dire non seulement le récit de ce que l’homme Jésus a vécu dans sa Pâque, mais une œuvre de sanctification des hommes dans la rencontre de Dieu. Elle est célébration de la Bonne Nouvelle venant de Dieu. L’eucharistie n’est pas le tout de la vie chrétienne mais elle en est « le centre et le sommet ». De ce fait, chaque chrétien découvre en elle qu’il a un devoir d’annoncer l’Evangile au monde (5).

Le concile Vatican II nous rappelle aussi que la vocation de l’homme, de tout baptisé, est « d’être appelé à la sainteté… (6) » La célébration sacramentelle de l’eucharistie est un des moyens essentiels de grandir dans ce chemin de sainteté. L’eucharistie fait de nous « les héritiers de la vie éternelle » (Tite 3, 7). Nous entrons ainsi dans la prière même de Jésus à son Père : « Accorde à tous les hommes qui croiront en ton Fils la vie éternelle » (cf. le chapitre 17 de saint Jean). C’est une ouverture vers l’avenir qui est ainsi offerte à chaque chrétien. La célébration eucharistique est le lieu d’unité entre la volonté de Dieu et la liberté de l’homme. L’éternité de Dieu se croise avec le temps, la grâce de Dieu, toujours donnée, apparaît à l’homme comme une tâche à annoncer et à accomplir. Ce Dieu éternel n’est pas étranger à l’aventure de notre histoire. Il est présent à la réalité du temps, il s’invite sur nos routes humaines, il nous parle en chemin... Et nous, comme les disciples d’Emmaüs, nous pouvons reconnaître le signe de sa présence dans le partage du pain et du vin. Pour être disciple et témoin il faut ce « vivre avec lui au long du compagnonnage qu’il nous propose ». La célébration quotidienne de l’eucharistie peut être un moyen de nous rappeler cette présence invisible et agissante du Christ en nous jusqu’au jour, attendu, où Il viendra dans la gloire.


Pour conclure…

Je voudrais dire, comme prêtre, ce que la célébration de l’eucharistie au quotidien signifie pour moi.

Le décret sur le ministère et la vie des prêtres du concile Vatican II nous dit, au paragraphe n° 13 : « Dans le mystère du sacrifice eucharistique, où les prêtres exercent leur fonction principale, c’est l’œuvre de notre Rédemption qui s’accomplit sans cesse. C’est pourquoi il leur est recommandé de célébrer la messe tous les jours, même si les chrétiens ne peuvent y être présents, c’est un acte du Christ et de l’Eglise. »

Malheureusement, aujourd’hui, la diminution du nombre de prêtres fait que de nombreuses communautés sont privées de la célébration de l’eucharistie, qui est pourtant, rappelons-le « source et sommet de la foi chrétienne ». En outre, par la multiplication de ses tâches et de ses fonctions, un prêtre ne trouve plus toujours le temps de célébrer l’eucharistie quotidiennement. Scandale, diront certains. Mais suivre le Christ et lui être fidèle chaque jour n’est pas facile. Pour moi, c’est un combat. Et pourtant, je sais, chaque jour davantage, combien la célébration de l’eucharistie donne sens à tout mon ministère de prêtre, pasteur et serviteur de l’Evangile.
La messe ne me replie pas sur moi-même (je ne suis pas un fervent des sacristies), elle ne m’empêche pas d’aller vers les autres, au contraire ! Nourri de la Parole et du Pain eucharistique, je suis envoyé au milieu des hommes pour annoncer la présence du Royaume de Dieu. Peut-être avons-nous trop tendance, dans nos discours entre chrétiens, à dissocier la célébration liturgique de l’engagement à la charité au quotidien. Pourtant, je n’oublie pas cette phrase qui ouvre la prière d’offrande et la célébration de l’eucharistie elle-même : nous célébrons « pour la gloire de Dieu et le salut du monde ». Célébrer l’amour divin m’engage à travailler pour la justice et la paix, mais mon engagement d’homme, de chrétien, de prêtre, a besoin de la nourriture eucharistique pour devenir pleinement signifiant, pour les autres comme pour moi-même.

Quand je célèbre la messe, j’offre le monde entier à Dieu et à son Fils. Les invités au repas sont nombreux, même s’ils sont peu nombreux à s’y associer, à y communier. En tous les cas, je m’efforce de transmettre cette conviction aux chrétiens avec qui je partage la mission. Certes, beaucoup ne peuvent pas célébrer l’eucharistie quotidiennement ; je le fais alors pour eux. Mais je rappelle à chacun qu’il ne peut vivre sa foi et donner sens à sa vocation s’il n’est pas relié au « corps du Christ », s’il ne s’en nourrit pas, s’il ne va pas puiser à la source de l’amour de Dieu. La plus grande fragilité des chrétiens aujourd’hui n’est-elle pas cette perte du goût de l’eucharistie ? Personnellement, j’en suis persuadé. Je ne peux pas être chrétien si je ne me laisse pas habiter, saisir, toucher, par le Christ lui-même. Les valeurs de respect, de tolérance, d’accueil de l’autre, de solidarité auxquelles le chrétien veut, aujourd’hui comme hier, s’identifier, sont vides de sens si elles ne se rapportent pas au mystère de l’Amour du Christ, lequel est célébré dans les sacrements, et plus particulièrement, dans celui de l’eucharistie. Si l’Eglise, grâce au prêtre que je suis, célèbre l’eucharistie chaque jour, elle rappelle aussi au monde que le salut de Dieu est à l’œuvre dans ce monde. C’est une grâce pour toute l’humanité qu’à chaque instant d’une journée, quelque part dans le monde, soit célébrée l’eucharistie.

Une question me tient à cœur : comment donner à des jeunes le goût de devenir ministre de l’eucharistie ? Bien sûr, être prêtre ce n’est pas simplement célébrer l’eucharistie mais c’est, sans doute, avant tout cela. Cette « tâche » est utile, nécessaire, à la vitalité de l’Eglise, à la foi des chrétiens, au salut du monde. A la question d’un jeune sur le rôle du prêtre, ne pourrions-nous pas dire plus particulièrement : « A rendre présent le Christ dans la célébration de l’eucharistie et sa Pâque, et celle des autres sacrements, notamment celui de la Réconciliation ? »

Je suis de plus en plus frappé (et quelque part je m’en réjouis) de voir que certains jeunes, qui portent en eux la question de la vocation, veuillent avant tout s’identifier à un saint… Le Curé d’Ars, par exemple, entièrement donné à son peuple, consacrant sa vie à la célébration des sacrements de l’eucharistie et de la pénitence, est un modèle aujourd’hui pour beaucoup de jeunes qui veulent suivre le Christ comme prêtre. Bien sûr, nous ne pouvons pas reproduire l’Eglise du Curé d’Ars dans notre vingt et unième siècle… encore que…

Dans nos Eglises diocésaines nous cherchons à redéfinir l’identité du prêtre… Quel est son rôle, sa tâche, alors que la responsabilité pastorale est de plus en plus confiée à des laïcs ? Un élément essentiel de réponse que je trouve (et d’ailleurs qui m’aide à traverser, osons le dire, ce temps de crise qui est le nôtre) est d’annoncer la Parole de Dieu et de célébrer les sacrements. Le reste, même très important, demeure bien secondaire ! En fait, il faut peut-être revenir à des choses plus simples. Chaque jour la mission à accomplir est, certes, plus grande, les tâches sont de plus en plus nombreuses… Mais revenons à Celui que nous voulons suivre. Quelle était sa propre attitude ? Il n’hésitait pas à se retirer pour prier, il n’hésitait pas à quitter les villages où il y avait pourtant des foules à guérir et à réconforter. Il a surtout conduit ses disciples à communier à sa Pâque. Tout est récapitulé dans le Christ nous dit saint Paul. Notre mission de prêtre pour le monde et pour l’Eglise est, je crois, récapitulée dans la célébration eucharistique. Voilà pourquoi il faudra toujours des prêtres dans l’Eglise. Voilà pourquoi nous ne devons jamais baisser les bras dans nos efforts de pastorale des vocations, envers nos communautés et envers les jeunes, même si certains diront que les méthodes paraissent périmées. Demandons plutôt au Christ d’augmenter en nous la foi !



Notes
(1) Cf Mt 26, 26-29 ; Lc 22, 17-20 ; Mc 14, 22-25 ; 1 Co 11, 23-26.
(2) Jean 6.
(3) Jean-Paul II, encyclique Redemptor hominis, n° 20.
(4) Jean-Jacques Von Allmen, Célébrer le salut, Labor et Fides, collection « Rites et symboles » n° 15, 1984, p.102.
(5) Cf. le concile Vatican II sur l’appel universel à la sainteté dans l’Eglise dans Lumen Gentium, particulièrement les paragraphes 39-42, 11.
(6) Lire à ce propos la Constitution sur la sainte liturgie du concile Vatican II, particulièrement les paragraphes 9-10