Une prise en charge commune de la mission diocÚsaine


Raphaël Buyse,
prêtre du diocèse de Lille

 

Ancien responsable du SDV de Lille, Raphaël Buyse est aujourd’hui vicaire épiscopal pour le monde scolaire et universitaire et pour la pastorale des jeunes ; il est aussi membre de la Fraternité diocésaine des Parvis, une jeune communauté diocésaine née dans la foulée du synode des jeunes de 2001. Cette fraternité, comportant aujourd’hui environ soixante-quinze membres (de 18 à 75 ans !), est composée d’équipes missionnées qui ont charge d’animer des lieux nouveaux dans le diocèse (Lille, Tourcoing, Lambersart) et d’équipes de partage de vie. La Fraternité diocésaine des Parvis se situe dans la trace spirituelle de Madeleine Delbrêl.



Il y a les laïcs, baptisés. Proches ou lointains de la vie ecclésiale, engagés ou non dans des mouvements, des paroisses, des services. Parmi eux, quelques-uns, appelés comme salariés, vivent cet appel comme un métier d’Eglise ou comme une vocation. Il y a des religieux, jeunes et aînés, qui ont choisi d’emboîter le pas de tel ou tel fondateur. Il y a les ministres ordonnés, diacres et prêtres. Et deux évêques.
Tout ce petit monde – toutes générations et toutes tendances ecclésiales confondues – est appelé à vivre ensemble : non pas à marcher d’un même pas, mais à battre au rythme d’un même cœur. Celui d’un Evangile à annoncer et à révéler aux hommes et aux femmes de ce bout de terre du Nord. Vivre ensemble une présence d’Eglise dans un monde en pleine mutation, servir l’annonce du Christ dans la diversité des états de vie et des options spirituelles : un vrai défi.

Depuis une dizaine d’années, de grands sauts qualitatifs ont été faits dans la prise en charge commune de la mission diocésaine. Dans les paroisses, les équipes d’animation se sont organisées. Elles bénéficient maintenant – pour les laïcs et les prêtres qui portent la charge curiale – d’un même parcours de formation. Dans les nombreux mouvements qui sont présents dans le diocèse, les laïcs et leurs aumôniers ont pris leur juste mesure et se sont organisés pour que le dialogue entre tous soit rendu possible et que les particularismes missionnaires des différents mouvements soient reçus comme une chance et non plus comme une menace. Dans les services diocésains, de nombreuses personnes, de tous âges, se sont engagées. Et les animateurs en pastorale, chargés de mission, se situent davantage aujourd’hui comme des animateurs de baptisés que comme des spécialistes des missions qui leur sont confiées. Aujourd’hui plus qu’hier, ils se situent dans un rôle d’accompagnement et de soutien des nombreux bénévoles.
Le concile Vatican II, qui insiste sur le fait que la mission de l’Eglise est du devoir de tous les baptisés, a donc bien fait son œuvre. Au fil des années, notre Eglise diocésaine s’est structurée en une communauté croyante où chacun peut s’impliquer et recevoir – plus que prendre ! – des responsabilités.
Mais il ne faut cependant pas se leurrer. Il reste que beaucoup de baptisés sont encore consommateurs d’Eglise, assistent aux liturgies sans en être vraiment les acteurs. Il reste aussi que certains acteurs – peu nombreux, il faut le dire – laïcs ou prêtres engagés dans la mission n’ont pas su ou n’ont pas pu vivre cette mutation d’Eglise. Soit parce qu’ils ont cru que la co-responsabilité en viendrait à gommer leur spécificité et particularité et porterait atteinte au « pouvoir » qu’ils exercent. Soit parce que, pour des raisons psychologiques, il leur est difficile, ou même impossible de travailler en équipe.
Malgré quelques inévitables « couacs » conscients ou non et l’inévitable force d’inertie, tout le monde s’accorde à dire que la mission a pris, dans le diocèse de Lille, depuis quelques années une tonalité beaucoup plus symphonique.

 


Dans ce contexte ecclésial nouveau, comment se situe le ministère presbytéral ?



Certains passages ont été faits ou sont en train de se faire. Bien plus qu’auparavant, les ministres ordonnés sont devenus « des chercheur de pépites ». Il semble qu’après un temps où, dans beaucoup de communautés chrétiennes, on a cherché des bénévoles pour accomplir des tâches, on cherche davantage à confier des tâches à partir d’une découverte des dons de chacun. Depuis quelques temps, les ministres ordonnés sont davantage sensibles au discernement, et aident les membres des communautés à mettre à jour leurs dons, à se former, à s’impliquer. Il semble que les ministres ordonnés ont renoncé à se servir des baptisés pour accomplir leurs projets, leurs ambitions ou leurs objectifs personnels ou ecclésiaux, et ont inversé la pyramide de l’autorité en aidant les chrétiens à trouver et à exercer les tâches qui leur conviennent le mieux selon leurs talents et leurs intérêts personnels.

Dans le projet d’une communauté qui a vu le jour il y a quelques années, on peut lire : « Nous voulons mener une vie d’Eglise simple et évangélique : une Eglise soucieuse d’accueillir la personne, pour ce qu’elle est et pas pour ce qu’elle fait ou pourrait faire, pour qu’elle puisse trouver sa propre place, sa vocation particulière dans la diversité des âges, origines sociales, nationalités, chemins dans la foi 1. »
Le profil des ministres évolue donc : plus qu’hier, les prêtres consacrent une bonne partie de leur temps à discerner les talents des membres de leurs communautés et à les former. Ce respect des dons de chacun a un réel impact sur le développement des différentes communautés. L’accompagnement spirituel tient maintenant, pour un bon nombre, une grande place. Là se joue quelque chose de la paternité spirituelle.
Plus qu’hier, les ministres ordonnés sont devenus comme des « guetteurs d’aurore », cherchant à travailler au renouveau spirituel des communautés auxquelles ils sont envoyés. Quand les chrétiens vivent leur foi avec sincérité, avec joie, avec dynamisme, la communauté grandit, « en taille, en sagesse et en intelligence »…
Plus qu’hier, les ministres ordonnés sont devenus des « chefs d’orchestre » – même si certains, peu nombreux heureusement, sont demeurés hommes-orchestre, ce qui n’est pas pareil ! Ils cherchent à rendre le travail de la mission plus efficace, et n’hésitent plus à confier de vrais postes de responsabilité aux membres de leurs communautés. « Le témoignage d’un seul, qu’il ne veuille ou non, porte sa propre signature. Le témoignage d’une communauté porte, si elle est fidèle, la signature du Christ 2. »
Plus qu’hier, les ministres ordonnés ont le souci de la célébration. Même si dans le diocèse, il y a des lieux « typés », des célébrations qui s’adressent à des « publics » particuliers, dans un style formel ou spontané, dans un langage « ecclésiastique » ou « familier », il est incontestable qu’une réelle recherche est menée aujourd’hui pour que les célébrations soient ressenties comme des expériences nourrissantes. De vrais chantiers ont été ouverts pour améliorer la qualité de la liturgie et de la prédication, pour que ceux qui y participent puissent dire qu’elles leur ont donné de la joie, un bonheur d’être ensemble et une meilleure compréhension de la Parole. Lorsque la liturgie est vivante, l’Eglise grandit d’elle-même.

Plus qu’hier aussi, les ministres ordonnés ont le souci de travailler à faire de l’Eglise diocésaine une communion de communautés. Si des pans entiers de l’Eglise sont sans doute appelés à disparaître – tout corps vivant est fait de cellules qui naissent, qui meurent… – on voit naître un peu partout de petites communautés plus fraternelles, où la convivialité qui donne le goût d’une présence au monde est un facteur incontestable de croissance. Les ministres ordonnés, diacres et prêtres, s’accordent à dire qu’ils repèrent chez un grand nombre de baptisés un besoin clair de prendre la parole sur la Parole, de parler de ce qui fait la vie, de poser sans complexe les questions de la foi et de trouver, dans le partage d’équipe, un vrai soutien des autres. Ils ont du goût à les accompagner, et dans ces groupes, à risquer leur parole, à partager leur expérience de la foi.
Plus qu’hier, les ministres ordonnés ont à exercer leur ministère d’unité, à développer le goût de croire ensemble sans pour autant tous parler la même langue. Quand l’amour fait défaut, la réception de l’Evangile et le développement de l’Eglise sont compromis.
Toutes ces modifications de la présence ministérielle ne sont pas d’abord une question de doctrine. Elles ne découlent pas d’une idéologie où d’un plan quinquennal, mais d’une façon nouvelle de comprendre la mission de l’Eglise, d’organiser la vie des communautés et de vivre le rapport entre acteurs de cette mission.



Mais des questions demeurent…



Dans cette Eglise qui se renouvelle, où les communautés sont moins nombreuses mais sans doute plus dynamiques, un double danger menace. Celui du repli identitaire où chacun se dit qu’il est bon de vivre ensemble, et celui de l’esprit de reconquête où l’on se dit qu’il y a « des parts de marché » à reprendre…
Le risque du narcissisme n’est jamais loin : les chrétiens – laïcs et ministres ordonnés – s’y laissent quelquefois prendre ! A certaines heures de la vie des communautés ou des personnes, la mission peut quelquefois devenir une satisfaction de soi. Les résultats de la mission deviennent alors plus importants que les personnes elles-mêmes. On ne redira jamais assez que l’Eglise n’est pas un but en soi, mais « le signe d’une fraternité possible en Jésus-Christ 3 ». Libre d’elle-même, l’Eglise peut devenir ainsi un moyen de servir l’Homme. On est alors dans la logique de l’Evangile.

Pour se garder de tout repli et de toute obsession du nombre, il y a une réelle nécessité à travailler la question de la spiritualité de la mission diocésaine. Non pas de la « spiritualité du prêtre diocésain », mais bien de celle de la mission diocésaine dans laquelle des hommes et des femmes situés diversement – laïcs et ministres ordonnés – ont à cœur de rendre la Parole audible et crédible, et l’Eglise « aimable et aimante » pour un monde qui a aussi des choses à apporter.
La nécessaire mise à jour de la spiritualité de la mission diocésaine consiste à mettre des mots sur un projet d’Eglise qui donne du souffle à la vie des acteurs de cette mission diocésaine et qui les fait entrer dans une autre façon de regarder les gens et les événements. Il s’agit, plus encore qu’hier, de chercher ensemble à devenir une communauté croyante qui nous pousse à accueillir l’Esprit, qui nous rend fils de Dieu et frères des hommes.
Il s’agit bien, dans un dialogue entre acteurs de l’Eglise diocésaine, d’expérimenter ensemble la logique évangélique, de nous entraîner les uns les autres à adopter l’art de vivre du Christ grâce à l’Esprit qu’Il nous donne, au point de pouvoir dire avec saint Paul : pour moi – pour nous ! – vivre c’est le Christ.
Cette spiritualité de la mission diocésaine ne sera jamais définie une fois pour toutes. Sa mise à jour ne pourra se faire que dans un dialogue constant avec les cultures nouvelles. Et le travail en ce domaine ne manque pas…

 

Notes


1 - Charte de la Fraternité diocésaine des Parvis
2 - Madeleine Delbrêl, Communautés selon l’Evangile, Paris, Seuil, 1973, p. 34.
3 - Père Jean-Luc Brunin, lors d’une célébration en l’église Saint-Maurice (Lille) pour l’envoi en mission de la Fraternité diocésaine des Parvis.