Vous Ítes [le] Corps du Christ


Nous sommes heureux de publier, avec l’aimable autorisation du service des formations permanentes du diocèse de Nice, cette conférence donnée par le cardinal Albert Vanhoye dans le cadre de l’Année saint Paul et du synode diocésain.
 
Albert Vanhoye
jésuite,
professeur honoraire d’exégèse

 

 

Dans sa première lettre aux Corinthiens, saint Paul a l’audace de leur dire : « Vous êtes [le] Corps du Christ », affirmation surprenante, stupéfiante, et d’autre part, extrêmement stimulante. Comment peut-on dire à un groupe de personnes humaines qu’elles sont le Corps du Christ, Fils de Dieu ? Sur quoi se base cette affirmation ? Vous êtes invités à l’appliquer à vous-mêmes, car c’est en tant que communauté de croyants que l’Église des Corinthiens s’est vu attribuer cette extraordinaire dignité ; vous êtes, vous aussi, une communauté de croyants. Vous êtes le Corps du Christ. Comment faut-il comprendre cette affirmation ? Quelles conséquences faut-il en tirer ? quelles espérances ? quelles exigences pour notre manière de vivre ? Tel est le thème que votre évêque, Mgr Louis Sankalé, a choisi pour vos méditations et votre vie chrétienne, en cette année où doit se conclure le synode diocésain. Tel est aussi le thème que je dois vous aider à approfondir.

 

Une précision

La première observation qui me vient à l’esprit est de vous préciser que saint Paul n’a pas dit aux Corinthiens : Vous êtes le Corps du Christ : il n’a pas mis l’article devant le mot « Corps ». Il a dit : « Vous êtes Corps du Christ. » Que signifie cette omission de l’article ? Si saint Paul avait dit : Vous êtes le Corps du Christ, à strictement parler, cela aurait signifié que seuls les chrétiens de Corinthe étaient le Corps du Christ, tout le Corps du Christ, et que les autres chrétiens ne l’étaient pas. « C’est vous qui êtes le Corps du Christ, les autres ne le sont pas. » Pour éviter cette erreur évidente, saint Paul a omis l’article, il a dit : « Vous êtes Corps du Christ », et il a ajouté : « et membres, en partie », c’est-à-dire : « Vous faites partie du corps du Christ, en tant que membres. » Une Église locale n’est pas tout le Corps du Christ. Dans la lettre aux Éphésiens, saint Paul dira que l’Église universelle est « le corps » du Christ, il mettra alors l’article (Ep 1, 23 ; 4, 12.16) et il dira : « nous sommes membres de son corps » (Ep 5, 30) ; de même dans la lettre aux Colossiens (Col 1, 18.24).

 

Diversité dans le Corps du Christ et unité

L’affirmation de la première aux Corinthiens vient dans un contexte où saint Paul parle de l’unité du corps et de la nécessaire diversité des membres du corps, et cela à propos de la diversité des charismes. L’apôtre écrit : « De même que le corps est un, tout en ayant plusieurs membres, et que tous les membres du corps, en dépit de leur pluralité, ne forment qu’un seul corps, ainsi en est-il du Christ » (1 Co 12, 12). Dans ce qui suit, saint Paul n’approfondit pas son affirmation (« Vous êtes Corps du Christ »), mais il en tire les conséquences pour la vie chrétienne ; étant tous membres d’un même corps, le Corps du Christ, nous avons à maintenir notre unité et à accepter notre diversité, car unité ne signifie pas uniformité, l’apôtre insiste sur ce point.

Il insiste sur la nécessaire diversité dans l’unité. Car la diversité n’est pas seulement tolérable, elle est nécessaire pour la vie du corps humain, elle est nécessaire pour la vie du Corps du Christ. Saint Paul demande : « Si tout le corps était œil, où serait l’ouïe ? Si tout était ouïe, où serait l’odorat ? Mais Dieu a placé les membres et chacun d’eux, dans le corps, selon qu’il l’a voulu. Si le tout était un seul membre, où serait le corps ? Mais il y a plusieurs membres et un seul corps. » Il faut donc être accueillant à la diversité et attentif à garder l’unité. L’unité ne doit pas être uniformité, et la diversité ne doit pas devenir division. Ces réflexions de l’apôtre n’ont rien perdu de leur actualité car, chez certains d’entre nous, existe la tendance à exiger l’uniformité en croyant servir l’unité et chez d’autres la tendance à exagérer la diversité sans se soucier de l’unité. Un exemple est la question des célébrations liturgiques. Jusqu’où peut aller la diversité ? Après le Concile, une grande nouveauté a été introduite et l’uniformité a été exigée pour l’acceptation de cette nouvelle liturgie. Cette exigence a provoqué des difficultés pour l’unité. Le pape Benoît XVI, dans le souci de l’unité, a assoupli cette exigence.

Saint Paul s’est préoccupé d’aider les chrétiens à surmonter le complexe d’infériorité que certaines différences pouvaient provoquer chez les uns et le complexe de supériorité chez les autres. Voyant dans la communauté beaucoup de grands charismatiques, capables de parler un langage inspiré ou de prophétiser, les chrétiens plus modestes avaient l’impression de ne pas appartenir vraiment à la communauté. Saint Paul leur fait comprendre que leur différence ne les exclut nullement, car l’unité du corps a besoin de la diversité de ses membres. L’apôtre écrit : « Si le pied se met à dire : Puisque je ne suis pas une main, je ne fais pas partie du corps, cette raison ne vaut pas. Elle ne l’empêche pas de faire partie du corps. » Le pied représente le chrétien capable de marcher, c’est-à-dire de se conduire en chrétien dans une existence ordinaire ; la main représente le chrétien charismatique, capable de toutes sortes d’initiatives et de réalisations admirables. Saint Paul dit au chrétien ordinaire qu’il n’a pas à se déprimer : il fait vraiment partie du Corps du Christ.

Autre exemple : « Si l’oreille se met à dire : Puisque je ne suis pas un œil, je ne fais pas partie du corps, cette raison ne vaut pas, elle ne l’empêche pas de faire partie du corps. » L’oreille représente le simple chrétien capable d’entendre la Parole de Dieu et de lui obéir, l’œil représente le chrétien charismatique qui, quand il prie, a des visions. Contre le complexe de supériorité des grands charismatiques, saint Paul déclare : « L’œil ne peut pas dire à la main : Je n’ai pas besoin de toi, ni la tête ne peut pas dire aux pieds : Je n’ai pas besoin de vous. Car les membres du corps qui paraissent plus faibles sont nécessaires. »

Saint Paul nous dit que notre corps nous donne une leçon de solidarité que nous devons suivre. « Un membre souffre-t-il ? Tous les membres souffrent avec lui. Un membre est-il à l’honneur ? Tous les membres prennent part à sa joie. »

Dans l’Église, dit saint Paul, Dieu a mis une grande diversité de fonctions et de dons. « Il en est que Dieu a établis dans l’Église premièrement comme apôtres, deuxièmement comme prophètes, troisièmement comme enseignants… Puis il y a des miracles, puis des dons de guérisons, le don d’assister, de gouverner, de parler en langues. » Pour faire prendre conscience aux chrétiens de la diversité établie par Dieu, qu’il faut donc accepter et respecter, l’apôtre demande : « Tous sont-ils apôtres ? tous, prophètes ? tous, enseignants ? tous, des miracles ? tous ont-ils des dons de guérisons ? tous parlent-ils en langues ? tous sont-ils interprètes ? »

Ce que la première aux Corinthiens attribue à l’action de Dieu, la lettre aux Éphésiens l’attribue à l’action du Christ ; il n’y a nullement contradiction en cela, car c’est par le Christ que Dieu réalise son œuvre de salut. L’apôtre écrit : « À chacun de nous la grâce a été donnée selon la mesure du don du Christ… Il a fait des dons aux hommes… Et les dons qu’il a faits, ce sont des apôtres, des prophètes, des évangélistes, des pasteurs et des enseignants, afin de mettre les saints [c’est-à-dire les chrétiens, sanctifiés par leur baptême] en état d’accomplir le ministère pour bâtir le corps du Christ. » Dans ce passage, l’apôtre montre que la diversité dans l’Église n’est pas une juxtaposition de divers éléments, mais correspond à un dessein d’ensemble, elle est organique. Il écrit : « C’est de lui [le Christ] que le corps tout entier, coordonné et bien uni grâce à toutes les articulations qui le desservent, selon une activité répartie à la mesure de chacun, réalise sa propre croissance pour se construire lui-même dans l’amour » (Ep 4, 16). La complexité de cette phrase reflète la complexité de l’organisation de l’Église. La dernière précision est très significative. C’est « dans l’amour » que le Corps du Christ se construit. Déjà dans la première aux Corinthiens, saint Paul avait souligné fortement l’importance fondamentale de l’amour qui vient de Dieu, de la charité. Les Corinthiens étaient fascinés par les charismes de connaissance, le parler en langues, la prophétie. Au début de sa lettre, saint Paul reconnaît que, dans le Christ, ils ont été « comblés de toutes les richesses, toutes celles de la parole et toutes celles de la connaissance » (1 Co 1, 5). Il se garde bien de les féliciter de leur grande charité, car il s’apprête à les réprimander, dans les versets suivants, à cause des divisions qui déchirent leur communauté. Leur enthousiasme pour les charismes extraordinaires nuisait aussi, nous l’avons vu, à l’unité, provoquant des complexes d’infériorité chez les uns et des attitudes de suffisance et d’exclusion chez les autres. Saint Paul s’est donc préoccupé de corriger l’échelle de valeurs qu’ils avaient adoptée et qui attribuait la première place au parler en langues et la deuxième au charisme de prophétie, ne se souciant pas du tout de la charité.

 

Le chemin de l’amour

Après avoir expliqué que dans l’Église il faut accepter les différences et se maintenir dans l’unité, saint Paul conclut en disant : « Aspirez aux dons de plus grande valeur » (12, 31) et il annonce qu’il va leur montrer un chemin « excessivement » bon. Saint Paul, vous le savez, aime parler d’excès, de surabondance ; dans le Nouveau Testament, il est le seul auteur qui utilise le mot grec hyperbolè, qui a ce sens, ainsi que le verbe et l’adverbe correspondants, et il les utilise non moins de quatorze fois. En entendant lire ce passage de la lettre qui leur était adressée, les Corinthiens ont certainement dressé l’oreille, car ils étaient « avides de dons spirituels », saint Paul le leur dit (14, 12). Ils se seront demandé quel pouvait être le don extraordinaire que l’apôtre appelait « un chemin excessivement bon ». Ils n’ont pas tardé à être renseignés. Ils ont entendu que saint Paul s’en prenait à leurs plus grands charismes et leur préférait très résolument l’amour. Saint Paul, en effet, déclare : « Quand bien même je parlerais les langues des hommes et des anges, si je n’ai pas l’amour, je ne suis qu’un bronze qui résonne, une cymbale qui retentit » ; quelle douche froide pour les enthousiastes du parler en langues, être réduit à n’être qu’un instrument qui ne donne même pas une mélodie, mais fait seulement du bruit. Remarquez toutefois la délicatesse de l’apôtre ; ce n’est pas les Corinthiens qu’il met dans cette situation hypothétique, c’est lui-même. Il ne leur dit pas : « Quand vous parleriez les langues des hommes et des anges, sans avoir l’amour… » ; il dit : « Quand je parlerais… sans avoir l’amour… » Il évite ainsi de heurter de front son auditoire et lui facilite l’acceptation de la leçon.

Après s’en être pris au parler en langues, il s’en prend à l’autre charisme plus apprécié par les Corinthiens, celui de la prophétie, et il élargit son discours à tout le domaine des connaissances en disant : « Quand j’aurais le don de prophétie et que je saurais tous les mystères et toute la connaissance, quand j’aurais la plénitude de la foi, une foi à transporter les montagnes, si je n’ai pas l’amour, je ne suis rien. » On ne peut pas être plus tranchant : la surabondance des dons de connaissance et même de foi, ne me donne aucune valeur, si je n’ai pas l’amour.

Saint Paul ajoute alors un troisième exemple, encore plus étonnant que les deux premiers, car il s’agit apparemment d’actions extrêmement généreuses, qui sembleraient manifester beaucoup d’amour. Saint Paul déclare : « Quand bien même je distribuerais tous mes biens en aumônes, quand je livrerais mon corps aux flammes, si je n’ai pas l’amour, cela ne me sert à rien. » Le cas envisagé est celui d’actions ostensiblement généreuses, mais réalisées pour se faire valoir. Saint Paul rejoint ici l’enseignement de Jésus dans le discours sur la montagne : « Gardez-vous de pratiquer ce qui est juste devant les hommes pour attirer leurs regards… Quand tu fais l’aumône, ne va pas le claironner devant toi… afin d’être honoré des hommes… » (Mt 6, 1-2). La tentation est toujours grande de chercher à être estimé, admiré, mais alors, on n’est plus dans le règne de l’amour, on n’est plus le corps du Christ, car le corps du Christ est animé par l’amour, il se construit dans l’amour. Saint Paul fait ensuite un très bel éloge de l’amour de charité, qui est doux et humble. Puis, de nouveau, il l’oppose aux charismes en disant : « L’amour ne disparaît jamais. Les prophéties seront abolies ; les langues cesseront ; la connaissance sera abolie… La foi, l’espérance et la charité demeurent, ces trois là, mais la plus grande, c’est la charité. » (13, 13). Entre parenthèses, on entend parfois dire que la charité est le plus grand des charismes. C’est là une erreur. Saint Paul ne dit nullement cela, il dit que la charité est la plus grande des trois vertus théologales, ce qui est très différent, et il l’oppose aux charismes. On peut et on doit dire que la charité est le plus grand des dons de Dieu, car « Dieu est amour » ; l’amour de charité nous fait participer à la vie même de Dieu. Mais la charité n’est pas un charisme, car les charismes sont des dons spirituels qui sont distribués de façon diversifiée : tel charisme à celui-ci, tel autre à celui-là. Aucun charisme n’est indispensable pour vivre en chrétien, tandis que les vertus théologales sont constamment indispensables pour la vie chrétienne et plus que les autres, la charité ; sans l’amour de charité, je le répète, on n’est plus membre du Corps du Christ, car ce corps est animé par l’amour. Cela dit, cherchons maintenant sur quoi se base l’affirmation de saint Paul : Vous êtes le Corps du Christ. Cela devrait nous conduire à mieux comprendre le sens de cette expression.

 

Sur le chemin de Damas

Je pense que la première origine est à chercher dans l’épisode fondamental de l’apparition du Christ à saint Paul sur la route de Damas et plus précisément dans les paroles que le Christ glorieux lui a adressées : « Saoul, Saoul, pourquoi me persécutes-tu ? » J’ai transcrit très exactement le nom prononcé deux fois par le Christ, car ce détail ne manque pas d’importance pour la discussion d’historicité. Il y a, en effet, un problème d’historicité, non pas pour l’événement lui-même, qui est garanti par plusieurs affirmations de saint Paul, mais pour les détails du récit que nous en donne saint Luc ; ces détails sont formulés à la façon de Luc et peuvent donc être matériellement un peu inexacts. Les paroles attribuées par Luc à Jésus sont-elles parfaitement exactes ? Oui, car la manière dont le nom de Paul est prononcé par Jésus montre que saint Luc a voulu ici reproduire exactement ce que Jésus a dit en cette circonstance. Dans les Actes des Apôtres, vous le savez, Paul s’appelle d’abord Saul, en grec Saulos ; plus tard, après la conversion du proconsul de Chypre, qui s’appelait Serge Paul, l’apôtre est appelé Paul, en grec Paulos. Mais dans les trois récits des Actes des Apôtres qui racontent la conversion de saint Paul – car Luc la raconte trois fois – Jésus ne dit pas Saulos, mais Saoul, ce qui correspond au nom de l’apôtre en hébreu. Dans les trois récits, d’autres détails ne restent pas identiques ; certains varient même beaucoup ; mais celui-là ne varie pas, ce qui nous garantit l’exactitude de ces paroles. Paul persécutait les chrétiens. Jésus ne lui a pas dit : « Pourquoi persécutes-tu mes disciples ? » ; il lui a dit : « Pourquoi me persécutes-tu ?  » et ensuite  : « Je suis Jésus que tu persécutes. » Paul a certainement été frappé par cette façon de présenter les choses. Il a compris qu’entre les disciples et Jésus, il y avait une union étroite, que Jésus et ses disciples formaient une unité, de sorte que persécuter des chrétiens, c’était s’en prendre à Jésus lui-même. Paul a-t-il pu comprendre aussitôt que les chrétiens sont les membres du corps du Christ ? Cela n’est pas probable, mais il a été mis sur la voie de cette découverte.

 

La solidarité établie par le mystère pascal

Ce qui l’a amené à l’approfondir, c’est certainement sa méditation du mystère pascal du Christ et des deux sacrements qui unissent les croyants à ce mystère, le baptême et l’eucharistie. Le mystère pascal du Christ, en effet, est un mystère qui établit une solidarité extrêmement étroite entre le Christ et nous. Le baptême de Jésus lui-même manifestait déjà ce projet de complète solidarité avec les pécheurs. Jean-Baptiste appelait les pécheurs à se convertir et à manifester leur repentir et leur désir de purification en se faisant baptiser par lui. Jésus n’était pas un pécheur ; il n’avait absolument aucune faute à se reprocher ; il n’avait aucun besoin de purification. Le ministère de Jean-Baptiste ne le concernait donc pas. Lorsqu’il s’est présenté pour être baptisé, Jean-Baptiste en a été tout étonné et lui a dit : « C’est moi qui aurais besoin d’être baptisé par toi et voilà que c’est toi qui viens à moi » (Mt 3, 14), mais Jésus a persisté en disant  : « Laisse faire maintenant, car c’est ainsi qu’il nous convient d’accomplir toute justice » (3, 15). Que signifiait cette parole énigmatique ? Le mot justice y était pris dans un sens qui nous déconcerte, car il s’agissait du dessein de Dieu de rendre justes les pécheurs, en inspirant à Jésus de mourir pour eux. En se faisant baptiser par Jean-Baptiste, Jésus a montré qu’il voulait se faire solidaire des pécheurs pour leur communiquer la purification radicale dont ils ont besoin. Le baptême de Jésus annonçait son mystère pascal de solidarité avec les pécheurs jusqu’à la mort pour leur obtenir une vie nouvelle.

Pour établir cette complète solidarité, Jésus, dans sa Passion, a accepté le sort des pires criminels, le sort des condamnés à mort. Il l’annonce lui-même dans l’évangile de Luc, lorsqu’il dit à ses disciples : « Il faut que s’accomplisse en moi cette parole de l’Écriture : Il a été mis au rang des malfaiteurs » (Lc 22, 37 ; Is 53, 12). Jésus est descendu jusqu’à ce niveau-là, le niveau le plus bas, pour établir, entre lui et nous, une solidarité qui nous sauve en nous unissant à lui. Cette solidarité nous sauve, parce qu’elle a mis, jusqu’à ce niveau-là, l’amour qui vient de Dieu et la grâce.

 

Union au Corps du Christ par le baptême

Cette solidarité établie par Jésus ne devient effective pour un pécheur que s’il l’accepte de son plein gré et y adhère de tout son être. Cela se réalise par la foi et le baptême. Saint Paul a compris que le baptême fait de nous des membres du Corps du Christ en nous immergeant dans son mystère pascal. C’est par immersion, en effet, que le baptême s’administrait le plus souvent dans les premiers siècles et l’immersion est un symbole beaucoup plus parlant que le baptême par ablution, qui donne seulement l’idée d’une purification. Engloutie dans l’eau, la personne est comme morte. Revenue à l’air libre, elle est comme ressuscitée. Aux Romains, saint Paul écrit : « Baptisés dans le Christ, c’est dans sa mort que tous nous avons été baptisés. Nous avons été ensevelis avec lui par le baptême dans sa mort, afin que, comme le Christ est ressuscité des morts par la gloire du Père, nous vivions nous aussi dans une vie nouvelle » (Rm 6, 3-4). Saint Paul dit alors que nous sommes devenus un même être avec le Christ (sumphutos) et il conclut : « regardez-vous comme morts au péché et vivants pour Dieu dans le Christ Jésus » (6, 11). Notre acceptation de la solidarité établie par le Christ nous délivre radicalement du péché et nous donne la possibilité merveilleuse de ne plus commettre de faute grave ; les membres du Corps du Christ ont cette possibilité, car la vie nouvelle du Christ les envahit et les pousse à vivre dans l’amour généreux.

Ils ont évidemment le devoir de réaliser cette possibilité. Saint Paul le leur dit avec insistance. « Nous qui sommes morts au péché, comment continuer à vivre en lui ? » (Rm 6, 2). « Que le péché ne règne donc pas dans votre corps mortel, de manière à vous plier à ses convoitises […] offrez-vous à Dieu comme des vivants revenus de la mort et faites de vos membres des armes qu combattent pour la juste cause au service de Dieu. Le péché, en effet, ne dominera pas sur vous, car vous n’êtes pas sous la loi, mais sous la grâce » (Rm 6, 12-14). Saint Paul explique ailleurs que, sous le régime de la loi, les hommes, qui sont tous pécheurs, se trouvent dans une situation désespérée, car la loi s’impose aux pécheurs de l’extérieur, elle est écrite sur deux tables de pierre, elle ne change rien au cœur du pécheur, qui est mauvais, elle ne peut que condamner le pécheur et le punir. La grâce, au contraire, est un courant de vie qui pénètre à l’intérieur du croyant et lui donne la force de résister au mal et de faire le bien, en accomplissant avec amour la volonté de Dieu, qui est une volonté d’amour.

 

« Le Christ vit en moi »

Le baptême unit au Christ celui qui le reçoit avec foi. Cette union au Christ est une union vitale ; elle triomphe du péché, qui est une mort, et elle établit une communication de vie, une communion de vie. Saint Paul en a fait l’expérience et il le dit dans sa lettre aux Galates : « J’ai été crucifié avec le Christ et je vis, non plus moi, mais le Christ vit en moi. » Quelle audace dans cette déclaration ! Elle exprime une union très forte avec le Christ, union non seulement affective, mais existentielle, vitale, basée sur une double conviction. La première est que le Christ a pris avec lui dans sa mort tous les croyants ; la deuxième est que cet événement ne reste pas enfermé dans les limites chronologiques de sa date, mais qu’il a une efficacité toujours présente. C’est une mort qui produit une vie radicalement nouvelle, transmise ainsi au croyant. Étant encore dans la vie terrestre, le croyant se trouve en relation avec la Passion du Christ et sa mort sur la croix ; cette relation conditionne sa participation à la vie du Christ ressuscité, participation déjà effective, quoiqu’elle soit encore imparfaite et susceptible d’être interrompue. Saint Paul recevait en lui à tout moment la vie du Christ ressuscité, en même temps qu’une participation à sa mort, à sa mort victorieuse de la mort grâce à la force d’un amour infini. Saint Paul mourait continuellement à son moi, dans une docilité parfaite à l’enseignement de Jésus, qui nous demande de renoncer à nous-mêmes et de porter notre croix. Cette mort à lui-même, à son amour-propre, à son orgueil et à son égoïsme, ouvrait le passage en lui à la vie du Christ ressuscité qui l’envahissait et le transformait, de sorte que son existence était moins sa vie à lui que la vie du Christ en lui.

L’affirmation de saint Paul, « le Christ vit en moi », est une stupéfiante nouveauté. Pour l’expliquer, des situations analogues ont été proposées ; par exemple, la présence d’un esprit prophétique dans une personne humaine, ou le cas de Socrate qui, disait-on, était guidé intérieurement en certaines circonstances par ce qu’on appelait son « génie », une sorte d’ange gardien. Ces analogies sont bien faibles. Ici il s’agit d’un homme, le Christ, qui vit continuellement dans un autre homme, le croyant, de façon tellement réelle que la vie du croyant devient vie du Christ en lui plutôt que vie du croyant lui-même.

La phrase suivante nous permet d’approfondir un peu ce mystère. Saint Paul s’y exprime autrement. Il écrit : « Ce que je vis maintenant dans la chair, je le vis dans la foi du Fils de Dieu, qui m’a aimé et s’est livré pour moi » (Ga 2, 20b). Auparavant, Paul a dit : « Ce n’est plus moi qui vis. » Il retouche cette déclaration ; il admet qu’il vit encore sur terre. Son existence mortelle n’est pas terminée. Il vit encore « dans la chair », c’est-à-dire dans la condition humaine qui nous est commune, avec ses limitations et ses faiblesses, une existence qui comporte beaucoup d’épreuves et qui est sujette à la tentation, à la souffrance et à la mort. Être Corps du Christ ne nous fait pas sortir de la condition humaine.

Saint Paul a dit : « C’est le Christ qui vit en moi » ; il précise cette affirmation en disant : « Je vis dans la foi du Fils de Dieu… » ; cela nous fait comprendre de quelle manière le Christ prend possession de la vie de saint Paul. Il ne s’agit pas d’une substitution violente d’une personnalité à l’autre, comme dans le cas des possédés du démon ; il ne s’agit pas non plus d’un état d’inspiration mystique. Saint Paul parle ailleurs d’extases mystiques qu’il a eues parfois (2 Co 12, 1-5). Ici, le cas est différent, car l’affirmation ne se limite pas à quelques moments privilégiés de son existence, elle s’étend à l’ensemble de sa vie sur la terre. C’est par la foi que la vie du Christ pénètre en lui. Le Christ ne s’impose pas à lui, mais se propose à son adhésion de foi. L’absolue fiabilité du Fils de Dieu ouvre à tous la possibilité de la vie dans la foi, qui est vie du Christ dans le chrétien et vie du chrétien dans le Christ, merveilleuse intériorité réciproque. La foi ne se présente pas ici comme un assentiment de l’esprit à certaines vérités, mais comme une adhésion de tout l’être à la personne du Christ.

 

« Il s’est livré pour moi »

La fin de la phrase indique la base de cette adhésion. La foi se fonde sur la parfaite fiabilité du Fils de Dieu « qui m’a aimé et s’est livré pour moi ». Deux motifs font du Christ un appui absolument sûr pour la foi : sa dignité très haute de « Fils de Dieu » et son amour extrême pour nous. La filiation divine du Christ a été pleinement manifestée par sa résurrection (cf. Rm 1, 4). Son amour extrême pour nous a été révélé par sa Passion. La phrase de saint Paul fait clairement allusion à la Passion du Christ, car l’apôtre y emploie le verbe « livrer », caractéristique de la Passion. Dans la Bible, quand ce verbe est employé avec un nom de personne pour complément il signifie « mettre cette personne au pouvoir de ses ennemis ». Ils sont nombreux, dans l’Ancien Testament, les textes où il est dit, par exemple, que pour punir son peuple de ses infidélités, Dieu le « livra » à ses ennemis (Jg 2, 14 ; 6, 1.13 ; 13, 1). Dans l’évangile, pour annoncer sa Passion, Jésus déclare : « Le Fils de l’homme va être livré aux mains des hommes » (Mt 17, 22). « Il va être livré aux grands prêtres et aux scribes… et ils le livreront aux païens… » (20, 18.19). Effectivement, Judas « alla trouver les grands prêtres et leur dit : Que voulez-vous me donner et moi je vous le livrerai ? » (26, 14-15). Plus tard, au Mont des Oliviers, Jésus tristement dit à Judas : « C’est par un baiser que tu livres le Fils de l’homme ! » (Lc 22, 48). Après avoir jugé Jésus, les Juifs « le livrèrent à Pilate » (Mt 27, 2) et celui-ci, à la fin, « après avoir fait flageller Jésus, le livra pour être crucifié » (27, 26). Il faut se rappeler tout cela pour donner son juste poids à l’affirmation de saint Paul : le Fils de Dieu m’a aimé et il s’est livré pour moi ; il a poussé l’amour jusqu’à faire ce que personne ne ferait, se livrer lui-même à ses ennemis « pour être bafoué, flagellé, crucifié » (Mt 20, 19), se livrer lui-même à la souffrance et à la mort. Et tout cela, « pour moi », dit saint Paul. Quel excès de générosité ! Quel excès d’amour ! Le Fils de Dieu qui se livre lui-même pour un persécuteur de son Église. C’est cet excès d’amour qui produit une union extraordinaire : « Ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi. » Parce qu’il unit le croyant au mystère pascal du Christ, mystère d’amour suprême, le baptême établit cette union au début de la vie chrétienne.

 

L’union au Christ par l’eucharistie

Un autre sacrement la renforce, jour après jour, l’eucharistie. Nous devons à saint Paul le récit le plus ancien de l’institution de ce sacrement. Il se trouve dans la première lettre aux Corinthiens, chapitre 11. Les récits des évangiles ont assurément une origine antérieure, mais leur rédaction finale est beaucoup plus tardive : on suppose qu’elle se situe autour des années 70, tandis que la première lettre aux Corinthiens a été écrite par saint Paul vers l’année 55. Saint Paul y raconte l’institution de l’eucharistie : « Le Seigneur Jésus, la nuit où il était livré, prit du pain et après avoir rend grâces, il le rompit et dit : Ceci est mon corps, qui est pour vous ; faites cela en mémoire de moi. De même, après le repas, il prit la coupe en disant : Cette coupe est la nouvelle alliance en mon sang ; toutes les fois que vous en boirez, faites-le en mémoire de moi. » Le soir de la dernière Cène, Jésus a fondé la nouvelle alliance en son sang, il a créé une union vraiment nouvelle entre lui et nous, une possibilité merveilleuse d’union parfaite grâce à la communion à son corps, livré pour nous, et à son sang, versé pour nous. Jésus a institué cette union dans les circonstances les plus défavorables à une union, des circonstances de rupture tragique. Il a réussi à utiliser ces circonstances elles-mêmes pour les faire servir à fonder une union. C’est vraiment stupéfiant. Il me semble que nous n’en prenons pas assez conscience et donc que nous n’apprécions pas à sa juste valeur cette communion qui nous est donnée, pour que nous devenions toujours plus parfaitement Corps du Christ.

 

Circonstances dramatiques

Saint Paul nous dit que c’est « dans la nuit où il était livré » que Jésus institua l’eucharistie. Les évangélistes ajoutent que Jésus était conscient de cette situation dramatique et qu’avant de prendre le pain, puis la coupe de vin, il déclara à ses disciples : « En vérité, je vous le dis, l’un de vous me livrera.  » [On peut aussi traduire : L’un de vous me trahira, car le contexte montre qu’il s’agit d’une trahison]. L’engrenage des événements qui allaient amener Jésus à une condamnation et à une mort infâme s’était déjà mis en mouvement. Judas avait comploté avec les ennemis de Jésus. Jésus en était conscient. Il pouvait encore se mouvoir librement. Quelques heures plus tard, on l’arrêterait, il serait lié et ne pourrait plus agir avec liberté. Moins encore, lorsqu’il serait cloué sur la croix. De quelle façon Jésus employa-t-il ses derniers moments de liberté, sachant que son ministère on ne peut plus généreux au service de Dieu et de ses frères et de ses sœurs allait être brutalement interrompu par une trahison, la faute la plus odieuse et la plus contraire à un dynamisme d’alliance, celle qui blesse le plus cruellement le cœur. Quelle serait la réaction humaine à laquelle on pourrait s’attendre dans des circonstances aussi odieuses ?

Voyons ce que fut la réaction du prophète Jérémie dans une situation semblable. Entre Jésus et Jérémie, les rapports sont étroits. Comme Jérémie, Jésus était conscient de vivre à une époque de terribles dangers pour son peuple, une époque de rupture tragique. Comme Jérémie, Jésus annonça la ruine de Jérusalem et la destruction du Temple et cette prédiction lui valut d’être accusé comme le prophète.

Averti d’un complot tramé contre lui, Jérémie horrifié s’adresse à Dieu et lui crie : « Seigneur tout-puissant, juste juge, qui sondes les reins et les cœurs, puissé-je voir ta vengeance sur ces gens, car c’est à toi que j’ai remis ma cause » (Jr 11, 20 ; 20, 12). Dans un autre passage, Jérémie précise quelle doit être la vengeance divine : « Livre donc leurs fils à la famine ; abandonne-les à la merci de l’épée ; que leurs femmes n’aient plus ni enfants, ni maris. Que leur maris soient abattus par la peste, leurs cadets frappés de l’épée dans la bataille […] Ne pardonne pas leur crime […] au temps de ta colère, agis contre eux » (Jr 18, 21-23). Telle est la réaction humaine qu’on peut estimer normale dans des circonstances d’odieuse injustice, une réaction qui prend acte de la rupture des relations et pousse cette rupture jusqu’au bout.

 

La victoire de l’amour

À la dernière Cène, Jésus a une réaction complètement différente. Il surmonte sa tristesse et au lieu de renoncer, comme Jérémie, à son attitude généreuse, il la pousse à l’extrême et se sert des événements de rupture pour fonder l’alliance, pour offrir à tous la communion. Jésus rend l’événement présent à l’avance, il rend sa propre mort présente à l’avance dans le pain rompu, dans le vin versé, et il la transforme en sacrifice d’alliance, au profit de tous ses frères et de toutes ses sœurs en humanité. Il n’est pas possible d’imaginer une plus grande générosité, ni une transformation plus radicale de l’événement lui-même. Lorsqu’on parle de l’eucharistie, on insiste, en général, sur la transformation du pain en corps du Christ et du vin en son sang, qui est, évidemment, essentielle. Mais il y a lieu d’être tout aussi attentif à une autre transformation, non moins stupéfiante et très importante pour mieux comprendre ce que signifie être le Corps du Christ, la transformation d’une mort injustement subie en fondation d’alliance, en dynamisme de communion, la transformation d’un événement de rupture en moyen pour établir des rapports harmonieux d’union avec Dieu et entre les personnes humaines.

La mort, en effet, est rupture des relations et une mort de condamné est la rupture la plus radicale qui soit. Dans l’Ancien Testament, la mort était comprise comme la rupture complète de toutes les relations, non seulement avec les êtres humains, mais aussi avec Dieu. Atteint d’une maladie mortelle, le roi Ézéchias s’exclame : « Je ne verrai plus le Seigneur sur la terre des vivants ; je ne verrai plus personne parmi les habitants de ce monde » (Is 38, 11). Nous ne pouvons plus avoir cette désespérante conviction ; nous savons que la mort ne sépare pas de Dieu et qu’avec nos défunts tous les liens ne sont pas coupés ; des liens spirituels se maintiennent dans le Corps du Christ. Qui est-ce qui a produit le changement de situation ? C’est Jésus, à la dernière Cène, car il y a changé du tout au tout, par la force de son amour, le sens de sa mort sur la croix.

On ne peut imaginer des circonstances plus contraires à la fondation d’une alliance. Jésus savait qu’il était trahi par Judas, qu’il allait être renié par Pierre, abandonné par les autres apôtres, arrêté comme un malfaiteur, accusé par des faux témoins, condamné avec la pire des injustices, tourné en dérision, maltraité, mis à mort. Et ces événements atrocement cruels et injustes, il les transforme en don d’amour et de communion. Si nous y pensions sérieusement, nous devrions en être stupéfaits. Mais nous sommes trop habitués à la célébration de l’eucharistie et nous ne nous rendons pas compte de la transformation extraordinaire effectuée par Jésus et de l’extrême générosité de cœur qui a été nécessaire pour concevoir cette transformation et pour la réaliser. Lorsque nous recevons la communion, le corps et le sang du Christ mettent en nous cette force d’amour qui nous fait devenir toujours mieux Corps du Christ, membres du Corps du Christ et qui devrait nous rendre capables de surmonter tous les obstacles qui s’opposent à l’amour et de les transformer en occasions de victoire de l’amour. De la part de Jésus, l’institution de l’eucharistie a été une complète victoire de l’amour sur le mal et sur la mort. Grâce à la force de cette victoire, nous devrions faire sans cesse triompher l’amour en nous et autour de nous.

 

Eucharistie et assimilation au Corps du Christ

Entre le Christ et nous, l’eucharistie établit une union qui est immanence réciproque, intériorité réciproque. Dans son discours sur le Pain de Vie, Jésus l’a dit : « Qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui » (Jn 6, 56). Il ne s’agit donc pas simplement d’une alliance qui met les personnes l’une à côté de l’autre, mais d’une alliance qui met les personnes l’une dans l’autre, chose inimaginable avant cette réalisation extraordinaire. Par la communion, le Christ vient en nous, pour nous mettre en lui. Et non seulement pour nous mettre en lui, mais pour nous assimiler à lui, pour nous faire devenir membres de son Corps. Saint Augustin l’a dit, l’eucharistie est un aliment d’un genre très particulier, car elle inverse les rapports habituels. Normalement, la nourriture est assimilée par celui qui la mange, c’est-à-dire qu’elle lui devient semblable, elle perd sa nature propre et devient partie de son corps. Dans la communion, le rapport s’établit en sens inverse : cette nourriture nous assimile à elle, elle nous fait semblables à elle, elle nous fait devenir Corps du Christ. Il ne s’agit pas, évidemment, du même genre d’assimilation ; au lieu d’une assimilation matérielle, physiologique, c’est une assimilation spirituelle qui se produit, et elle ne se produit pas automatiquement, comme notre digestion, qui ne dépend pas de notre volonté ; elle suscite notre assentiment. Elle ne nous fait devenir Corps du Christ que si nous l’accueillons dans la foi, l’espérance et l’amour, et que si nous nous nourrissons en même temps de la Parole du Christ. C’est pourquoi la célébration de l’eucharistie commence par une liturgie de la Parole de Dieu.

Se nourrir du corps et du sang du Christ est un privilège inestimable, une source de grâces inépuisable. L’eucharistie nous fait vivre de la vie même du Christ, elle nous remplit de l’Esprit Saint qui jaillit du cœur transpercé de Jésus ; elle nous donne accès à l’intimité du Père ; elle nous fait devenir Corps du Christ, toujours plus parfaitement.

 

Exigences de l’eucharistie

Mais elle présente en même temps des exigences qui sont en rapport avec ces dons merveilleux. Saint Paul nous les indique. La première exigence est de respecter notre relation avec le Christ et avec Dieu, la seconde est de respecter nos relations de solidarité fraternelle dans le Corps du Christ.

Aux chrétiens de Corinthe Paul écrit : « La coupe de bénédiction que nous bénissons, n’est-elle pas communion au sang du Christ ? Le pain que nous rompons, n’est-il pas communion au corps du Christ ? » (1 Co 10, 16). La première conséquence est que les chrétiens doivent « fuir l’idolâtrie » (10, 14). « Vous ne pouvez pas, écrit saint Paul, boire à la coupe du Seigneur et à la coupe des démons ; vous ne pouvez pas partager la table du Seigneur et la table des démons » (10, 21). « Je ne veux pas que vous entriez en communion avec les démons » (10, 20). Saint Paul dit cela pour interdire aux chrétiens de participer aux repas sacrificiels des païens, dans lesquels on mangeait de la viande qui avait été sacrifiée aux idoles. Saint Paul ne voulait pas qu’on puisse voir un chrétien « attablé dans un temple d’idoles » (8, 10). Pour nous, cette question-là ne se pose plus, mais nous pouvons être tentés de manquer gravement de respect, par des comportements coupables, à la relation que l’eucharistie nous donne avec le Corps du Christ et avec Dieu.

Saint Paul, ensuite, nous fait comprendre que l’eucharistie n’établit pas seulement une relation de communion entre chaque chrétien qui la reçoit et la personne du Christ. On a parfois tendance à restreindre son sens de cette façon-là et à se complaire dans un intimisme, qui ne correspond pas au désir du Christ, car l’eucharistie établit en même temps des liens très forts entre tous les communiants et ceux-ci doivent en prendre conscience ; c’est en union avec les autres qu’on devient Corps du Christ. Si un membre s’isole dans l’individualisme, il ne fait plus partie du Corps du Christ.

Saint Paul, donc, après avoir dit : « Le pain que nous rompons, n’est-il pas communion au Corps du Christ ? », ajoute ceci : « Puisqu’il y a un seul pain, nous tous, nous sommes un seul corps, car tous nous avons part à ce pain unique » (10, 17). En nous assimilant tous, comme je viens de l’expliquer, en nous rendant tous semblables à lui-même, le Corps du Christ, reçu dans l’eucharistie, nous unit les uns aux autres, comme les grains de blé sont unis dans un même pain, et ce corps unique est évidemment Corps du Christ. Par sa grande victoire d’amour sur le mal et sur la mort, le Christ a obtenu une glorieuse transformation de son corps, qui a acquis la capacité de s’agréger tous ceux pour qui le Christ est mort. La résurrection du Christ, en effet, n’a pas été un retour à la vie mortelle ; elle a donné à son corps d’étonnantes capacités. La résurrection est le fruit de la solidarité complète du Christ avec nous, manifestée dans sa Passion ; elle n’est donc pas une simple glorification individuelle, elle a fait du Corps du Christ un corps accueillant à tous, mais qui exige de tous qu’ils soient, eux aussi, accueillants et solidaires.

Aux Corinthiens, l’apôtre rappelle que l’eucharistie est totalement incompatible avec l’individualisme et l’égoïsme. Il leur écrit : « Lorsque vous vous réunissez, ce n’est pas le repas du Seigneur. Dès qu’on est à table, en effet, chacun, sans attendre, prend son propre repas, et l’un a faim, tandis que l’autre est ivre […] méprisez-vous l’Église de Dieu et voulez-vous faire affront à ceux qui n’ont rien ? Que dois-je vous dire ? Vais-je vous louer ? Sur ce point, je ne vous loue pas » (1 Co 11, 20-22). L’égoïsme et l’eucharistie ne peuvent pas aller ensemble, parce que le Corps du Christ est tout amour. Les divisions et les oppositions sont directement contraires à la communion, parce que celle-ci est en même temps communion au Corps du Christ et communion avec les membres du Corps du Christ, que sont les chrétiens. Je l’ai dit, l’institution de l’eucharistie a été une extraordinaire victoire de l’amour sur toutes les forces du mal et de la haine qui se déchaînaient contre Jésus. Quand on reçoit le Corps du Christ, pour être assimilé par le Corps du Christ et devenir toujours davantage Corps du Christ, on doit continuellement, même dans les pires circonstances, faire triompher l’amour généreux.

Dans un autre passage, saint Paul demande aux Corinthiens : « Ne savez-vous pas que vos corps sont des membres du Christ ? » (1 Co 6, 15). Les chrétiens doivent savoir que leurs corps ont une dignité extraordinaire et méritent donc un profond respect, car ils font partie du Corps du Christ et, comme le Corps du Christ, ils sont « un temple du Saint Esprit » (6, 19). Saint Paul rappelle cela à propos des péchés contre la pureté sexuelle. « Le corps, dit-il, n’est pas pour la débauche, il est pour le Seigneur et le Seigneur est pour le corps » (6, 13). « Vais-je prendre les membres du Christ pour en faire des membres de prostituée ? Certes non ! […] Fuyez la débauche ! […] Glorifiez Dieu dans votre corps » (6, 15.18.20).

 

Le Christ tête et l’Église corps

Dans sa lettre aux Éphésiens et dans celle aux Colossiens, l’apôtre approfondit le thème du Corps du Christ, pour mieux exprimer le rapport entre le Christ et l’Église. Il fait une distinction entre la tête et le reste du corps et il dit que le Christ est la tête, tandis que l’Église est le corps du Christ. Effectivement, l’Église n’est pas à égalité avec le Christ, elle dépend entièrement de lui, car le Christ lui a donné l’existence dans son mystère pascal et la maintient continuellement dans l’existence par son immense amour et sa grâce, selon le dessein de Dieu. Dieu, dit saint Paul, a tout soumis au Christ « et il l’a donné comme tête à l’Église, qui est son corps » (Ep 1, 23). Le Christ « est la tête du corps, [la tête] de l’Église » (Col 1, 18) ; saint Paul dit que lui-même « est en train de compléter ce qui manque dans [sa] chair aux tribulations du Christ pour son corps qui est l’Église » (Col 1, 24).

L’Église n’est pas un corps qui a achevé sa croissance, mais un corps en train de se développer. Saint Paul parle à ce sujet de la « construction du corps du Christ » (Ep 4, 12) et dit que cette construction dépend totalement « de la tête, qui est le Christ ; de lui le corps tout entier reçoit concorde et cohésion par toutes sortes de jointures… » (Ep 4, 15-16) ; j’ai déjà cité ce texte très significatif.

Parler de construction de l’Église nous met dans une autre façon d’exprimer son mystère, façon employée par Jésus lui-même, lorsqu’il a donné à son apôtre le nom de Pierre en lui disant : « Tu es Pierre et sur cette pierre je construirai mon Église » (Mt 16, 18). Dans sa première lettre, saint Pierre développe cette image, mais en appelant le Christ lui-même « pierre vivante » (1 P 2, 4). La « pierre vivante » c’est le Christ ressuscité, qui est capable de communiquer sa vie à d’autres pierres et d’en faire des « pierres vivantes ». Celles-ci servent en lui à construire une « maison spirituelle », c’est-à-dire un temple où habite le Saint-Esprit. Cette façon de parler est en rapport avec le thème biblique très important de la destruction et de la reconstruction du temple, thème qui nous ramène au Corps du Christ, car, dans le IVe évangile, Jésus en annonce l’accomplissement en parlant « du Temple de son corps » (Jn 2, 21).

 

Conclusion

À l’image du Temple, il est permis de préférer la réalité vivante du Corps du Christ, qui nous assure un contact plus personnel et plus total avec la personne du Christ. L’affirmation audacieuse de saint Paul, « vous êtes le Corps du Christ », est d’une profondeur inépuisable. Il ne faut pas oublier qu’elle est en rapport étroit avec le mystère pascal du Christ, victoire complète de son amour sur toutes les forces du mal et de la mort. Puisque nous sommes le Corps du Christ, nous sommes envahis par l’amour qui nous pousse, nous aussi, à remporter de belles victoires. À ce don merveilleux du Seigneur, nous avons à correspondre avec grande confiance et pleine générosité.