Une invitation l’engagement : l’AEP


Catherine Billet
Secrétaire nationale de l’AEP

Il n’est pas simple d’entendre, et le plus honnêtement possible, la question de l’appel dans l’Aumônerie de l’Enseignement Public. Cette interrogation invite en tout premier lieu à dépasser les clivages qu’elle suscite immanquablement. Survient alors, et d’emblée, la difficulté de la définition du mot vocation. Doit-il être au singulier ou au pluriel ? De quelle vocation parle-t-on ? Doit-on entendre le mot appel au sens le plus large, celui qui invite à répondre que toute vie est vocation ou bien l’appel n’a-t-il de sens que pour les vocations consacrées, qu’elles soient religieuses ou presbytérales ?
L’AEP est un vivier de jeunes. Le réflexe est humain de chercher des chiffres, et pourquoi pas de montrer du doigt… « Vous avez des jeunes au caté… mais on n’en voit pas beaucoup à la messe ! » « Vos groupes de lycéens fonctionnent bien… mais il ne remplissent pas les séminaires ! » C’est vrai ! Et ce constat nous provoque et nous interroge face à la mission confiée, et dans le cadre de cette mission au sens de l’appel que nous sommes invités à transmettre.

Il y a 200 ans, lors de la création des grands lycées par Napoléon, alors que tous les élèves étaient internes, l’Etat a voulu, dans le cadre d’une loi, l’existence des aumôneries pour assurer la liberté de conscience de chacun. La liberté de culte était et reste un droit constitutionnel. Aujourd’hui, dans le cadre de cette législation, l’Aumônerie de l’Enseignement Public est un service d’Eglise voulu par les évêques avec une mission confiée. Une mission qui envoie vers, qui envoie à la rencontre de… A la rencontre des jeunes, des parents, à la rencontre du service public d’éducation. L’aumônerie, c’est la définition du mot, et c’est vrai pour toute aumônerie, qu’elle soit de la santé, des prisons, ou en ce qui nous concerne de l’Enseignement Public, l’aumônerie, c’est un lieu d’Eglise présent à la société qui l’accueille. L’aumônerie, c’est « l’Eglise hors de ses murs ».
Il faut peut-être regarder en arrière pour comprendre le sens de cette mission. Les Actes des Apôtres, le premier récit de l’histoire de l’Eglise, est un récit missionnaire. L’Eglise se constitue ensuite par la diffusion de l’Evangile jusqu’aux frontières de l’empire romain. La mission est pensée au cours des siècles en terme d’extension, de propagation de la foi, de mise en œuvre du salut… Il y aura à partir du XVIIe siècle tous les grands desseins missionnaires liés à l’extension coloniale.
Dans les années 40 se met en place une pensée qui cherche à éclairer les fondements théologiques de la mission. Les textes conciliaires de Vatican II reprennent toute cette réflexion et la prolongent. Dans Gaudium et Spes : « L’Eglise ne s’adresse plus alors aux seuls fils de l’Eglise et à ceux qui se réclament du Christ, mais à tous les hommes… » L’altérité du monde est donc considérée comme une chose normale dont l’Eglise a besoin. Le monde est autre que l’Eglise. Au paragraphe 40, il est dit que l’Eglise doit « contribuer à humaniser », et un peu plus loin, on parle de « compénétration de la cité terrestre et de la cité céleste ». Contribuer met en place une idée de partenariat, de dialogue. L’Eglise a donc quelque chose à recevoir de ses partenaires. L’idée de compénétration élimine l’idée du face à face entre l’Eglise et le monde. L’Eglise est dans le monde ! Et c’est dans cet esprit que les aumôneries catholiques franchissent aujour­d’hui la porte des établissements scolaires. Nous sommes accueillis, nous sommes les hôtes de l’Ecole Publique. Mais du fait de l’évolution du paysage socioculturel, l’approche des jeunes, de leurs familles et du monde scolaire a été totalement bousculée au cours des années 70. Le cardinal Etchegaray déclarait au synode des évêques en 1974 : « Nulle part ailleurs qu’en Europe, le christianisme n’a si largement engendré une civilisation au point de confondre ou même de réduire l’Eglise à une image européenne. L’Europe a été aussi la première à provoquer ou à subir le phénomène de sécularisation qui la conduit à une distanciation telle qu’un homme peut parcourir aujourd’hui toute son existence sans qu’aucun acte religieux ne vienne appareiller son destin. ».

L’AEP, habituée jusqu’alors à accompagner des jeunes pour un bout de chemin dans leur cursus catholique, se voit confrontée à un nouveau défi. Car c’est le propre de sa mission ; l’aumônerie n’est pas envoyée au seul petit troupeau fidèle aux rencontres, mais à tous les jeunesdes collèges et lycées publics. Le parcours chrétien de beaucoup devient inexistant, les origines et les cultures des jeunes se diversifient. Avec les lycées professionnels, l’école se fait présente – et avec elle, l’aumônerie – à toute une tranche de population qui jusqu’alors rejoignait beaucoup plus tôt le monde du travail par l’apprentissage. En 1990, la lettre encyclique Redemptioris missio redit la source qu’elle donne à la mission : « Dieu veut faire découvrir la profondeur de son amour. La mission est au service d’un dessein d’alliance… elle est un problème de foi… la mesure de notre foi en Jésus-Christ et en son amour pour nous. » Elle souligne également les nouveaux espaces de la mission, non seulement géographiques, mais humains, sociaux, culturels et politiques : les grandes cités, les migrations, les déshérités, les lieux de culture modernes… Un mouvement qui mène l’Eglise au cœur de la société.
L’Eglise est présente dans la société pour y repérer les énergies disponibles, afin de les raviver, de leur donner force. Elle doit donc favoriser tout ce qui fait jaillir la vie en prenant le risque de dévoiler tout ce qu’une culture de mort risque de désagréger dans la vie sociale et la vie de chacun.
Et c’est bien là que se situe la mission de l’aumônerie catholique de l’enseignement public, notre mission : envoyés par l’Eglise, dans le dessein de Dieu, au milieu des jeunes, au sein de l’Ecole Publique, dans leur cadre de vie, pour faire un bout de chemin avec eux, pour éveiller en eux tout ce qui est source de vie humaine et peut-être spirituelle, pour les éveiller à l’amour de Dieu pour chacun.

Alors, dans ce cadre, au cœur de cette mission, quelle est la place de l’appel dans l’aumônerie de l’enseignement public ?
La finalité de l’aumônerie, ce sont les jeunes, et plus précisément les jeunes des collèges et lycées publics. C’est à eux qu’elle est envoyée. Mais l’aumônerie ne serait pas sans les animateurs. Ce sont des hommes et des femmes, pères et mères de famille pour la plupart, qui un jour se sont levés lorsqu’ils ont entendu un appel, et j’oserais dire : l’appel ; car c’est toujours le Seigneur lui-même qui appelle par son Eglise. Ce ne sont pas des « super chrétiens » mais ils sont de ceux qui ont accepté, où ils en étaient, et avec ce qu’ils étaient, de se rendre disponibles, de se former, pour se mettre en chemin avec des jeunes, pour être messagers de la Bonne Nouvelle, témoins du Christ ressuscité. Ils ont été appelés ; ils ont dit « Me voici. » La mission ne naît pas d’abord du besoin des hommes ; elle naît de la nécessité interne de l’amour de Dieu de communiquer sa propre vie à tous les hommes dans une relation d’alliance. Il n’y a pas de vie missionnaire sans cette exigence : le témoin est entraîné à aller témoigner, à engager sa vie pour que l’Evangile soit annoncé. Cette nécessité est liée à ce que je deviens comme chrétien. « Malheur à moi si je n’évangélise pas », c’est la conviction d’un apôtre qui se renierait lui-même s’il n’entrait pas dans cette dynamique. Etre envoyé en mission, c’est entrer dans une longue lignée qui a commencé avec l’envoi des premiers apôtres… la flamme, la parole se sont transmises. « Vous allez recevoir une puissance, celle du Saint Esprit… vous serez alors mes témoins » (Ac 1,8). Pour reprendre saint Paul (2 Co) : « C’est un trésor dans des poteries fragiles. » Le doute est inhérent à la mission. Les disciples ne sont pas ceux qui sont arrivés, mais ceux qui apprennent à vivre de ce qu’ils reçoivent du Seigneur, dans la faiblesse et le doute, et ceci jusqu’au bout. L’animateur est en chemin avec les jeunes, ni copain, ni moralisateur, mais adulte debout, il est à l’écoute, invité à transmettre et à recevoir. Il est avec les jeunes, parce que transmettre l’Evangile c’est le recevoir à neuf de ceux auxquels on l’a transmis. Mais il est face aux jeunes, parce qu’il doit être témoin, celui qui guide vers… Souvenons-nous de l’image du doigt de Jean-Baptiste… il ne s’auto désigne pas, il montre le Christ et dit : « Il faut que je diminue pour qu’il grandisse. »
Ce sont ceux-là qui au quotidien vont rencontrer les jeunes, être témoins et transmettre la Bonne Nouvelle.

Aller vers les jeunes… Le témoignage, la mission ne peuvent se comprendre sans ce mouvement vers… Jérusalem, des groupes humains, la Judée, la Samarie, vers des jeunes. C’est un mouvement à comprendre vers des lieux, où vivent des hommes, des femmes, des jeunes qui ne sont pas interchangeables. Chaque visage est unique, dans son histoire, ses joies, ses épreuves ; chacun est unique, et c’est de manière unique que l’amour de Dieu vient à lui. Aller à la rencontre des jeunes tels qu’ils sont… Un spécialiste de la Chine écrivait : « Il s’agit moins de rendre chinois le christianisme que de rendre visible le simple fait qu’un individu confesse sa foi dans la langue qui est la sienne, qu’il puisse nommer le Christ dans sa propre langue, en parler avec des mots et des images qui fassent sens pour lui, reconnaître à sa façon les marques de sa présence. »
Nous sommes profondément tributaires des jeunes, tels qu’ils sont. Nous sommes, et surtout les jeunes, entraînés dans une spirale de violence et de consommation qui étourdissent, font perdre valeurs et repères. On ne peut réagir en se contentant de lutter contre cette spirale. Seule l’initiation à la vie, et à l’amour de la vie, permet véritablement au jeune de grandir. Le jeune est d’abord à accompagner dans son humanité, dans sa dimension anthropologique. C’est élémentaire, mais tellement vrai, pour pouvoir dire : « Je crois », il faut d’abord savoir dire : « Je ».
Lorsque les jeunes arrivent au collège, ils se demandent le plus souvent ce qu’ils font à l’aumônerie. « Trois ans de caté… on connaît tout ça par cœur… qu’est-ce que vous allez encore nous apprendre ? » Tout en évitant l’ennui, il va falloir essentiellement apprendre à durer pour permettre d’être encore là quand l’âge du choix arrivera. Les « années collège » sont les années difficiles dans le cursus scolaire et chrétien du jeune. Le regard dépasse le monde sécurisant de l’enfance, le cocon éclate. C’est souvent l’âge de la révolte où on n’aime pas le monde et où on ne s’aime pas non plus. Le jeune ne se reconnaît pas dans ce corps qui lui échappe. Il va lui falloir apprendre à s’accepter, s’apprivoiser, se réconcilier aussi avec les autres et avec lui-même. L’aumônerie va tenter d’accompagner ce passage. Etre chrétien invite à des choix et pose des exigences au quotidien, dans tous les actes de la vie, que ce soit au collège ou à la maison. Il va falloir aussi apprendre à se dire chrétien... Les moqueries ne sont pas rares et il n’est pas facile de les supporter ! Le jeune va aussi être invité à découvrir la place de la Parole de Dieu dans sa vie et à vivre des sacrements qui lui seront proposés lors des célébrations. Le Seigneur nous rejoint et rejoint le jeune dans son humanité. L’adhésion à Jésus peut être très forte à cet âge. Ce sont les premiers pas sur un chemin de foi qui va aider à grandir. Toute vie de foi est en premier lieu un appel de Dieu à être. Un garçon de 4e disait lors d’un rassemblement : « L’aumônerie c’est un peu comme le judo, on apprend à tomber et à se relever… »
Et pourtant, qu’on soit collégien ou lycéen, qu’on soit « super catho » ou peu « accro », on vient d’abord à l’aumônerie pour les copains, pour rejoindre le groupe. C’est lui qui soude, qui met en route et fait durer. Le reste sera souvent reçu en plus… Mais ce qui pourrait être un obstacle nous invite aussi à nous souvenir que les jeunes eux-mêmes par ce fait sont les premiers appelants. Ce sont eux qui, le plus souvent, seront nos contacts avec ceux que nous ne pouvons ou ne savons rejoindre.
Lors des « années lycée », le puzzle se met en place. On voit les jeunes grandir, s’épanouir, se révéler à eux-mêmes. Ce temps est aussi et surtout pour eux l’âge des grandes questions face au monde, face à eux-mêmes et l’heure de l’inquiétude sur leur devenir. C’est le moment où achève de se construire le jeune adulte de demain, celui qui sera prêt à choisir sa vie. Toute une pédagogie se met en place dans cet accompagnement. On ne peut rien imposer et bien souvent proposer est suspect. Il faut simplement essayer de donner goût, de susciter le désir, l’envie, le besoin. Lorsque le goût de Dieu sera là, la faim de sa Parole présente, le désir de la rencontre inscrit dans la vie quotidienne… alors le chemin sera ouvert. Les portes d’entrée sont très larges, tous les sujets qui touchent à la vie des jeunes peuvent y être abordés. Et c’est simplement, peu à peu, à travers tel ou tel point qu’il sera possible d’avancer, de creuser et quelquefois d’aller au fond. Ça pourra être au cours d’un temps fort ou par un témoignage… le plus souvent à un moment qui surprendra l’adulte. Il faut alors être prêt, provoquer, oser des questions et des propositions qui font grandir. Et être disponible pour accueillir en retour la parole, le geste ou l’acte de foi qui émerveillent. A travers une très grande volonté de rationalité, les jeunes ont une grande capacité à se laisser toucher par ce qui est authentique, ce qui sonne juste, vrai. Il ne faut pas faire semblant, il faut être convaincu et convaincant.
Ce sera aussi le moment du passage d’une foi héritée du berceau familial ou transmise lorsqu’on a suivi les copains, à une foi d’adulte librement consentie. Une foi qui est acte de liberté. Cela se fera souvent avec un temps d’errance. Il faut partir pour revenir, se perdre pour se retrouver ! C’est aussi ça, les années lycée !
Mais c’est aussi le temps où il faudra passer de la foi en Jésus, à la foi en Jésus-Christ… Jésus la référence, le héros, l’ami, l’homme parfait, le modèle d’humanité va devoir devenir Jésus le Christ, le Messie… Apprendre à reconnaître Jésus Fils de Dieu, pleinement Dieu et pleinement homme… la raison s’y heurte, la foi aussi. Les apôtres ont également vécu ce chemin-là. Chacun va être amené dans sa vie spirituelle à vivre la transfiguration pour être appelé en son temps, vers une vocation qui lui est particulière.

L’aumônerie ne peut se situer que dans les deux tensions de sa mission. L’accueil de tous et même de ceux qui ne se reconnaissent pas de Jésus-Christ et l’accompagnement de ceux qui choisiront de tout quitter pour suivre le Christ jusqu’au bout. Il faut maintenir cet écartèlement sans oublier tous ceux qui cheminent pour tenter eux aussi de le suivre.
On peut peut-être synthétiser la pédagogie mise en place au collège et au lycée en trois points qui, tout en se succédant, ne cesseront de se croiser. Tout d’abord, la première question : qu’est-ce que j’ai envie de faire de ma vie ? De quoi je rêve ? En tant que chrétien, à quoi est-ce que cela m’invite ? Ensuite, vient le principe de réalité : qu’est-ce que je suis capable de faire ? Le monde scolaire est rude. Le jeune est vite confronté aux bilans et aux évaluations. Tout le monde ne peut pas tout faire… quels sont mes dons ? J’en suis responsable… comment les faire grandir ? Enfin la troisième question, celle à laquelle conduisent les deux autres, celle que quelques-uns entendront et pour laquelle les réponses seront multiples : qu’est-ce que Dieu veut que je fasse de ma vie ? Au travers des trois autres, la question transversale et en filigrane tout au long de ces années restera toujours : est-ce que je veux réussir dans la vie ou réussir ma vie ? Alors, quel choix de vie ?
L’appel est là, le plus souvent entendu sous forme d’invitation à l’engagement, sans doute parce qu’avant vingt ans on n’est pas encore parvenu à l’âge des grands choix. Mais en m’appuyant sur la spiritualité ignatienne, j’oserai m’interroger : y a-t-il des petits choix et des grands choix ? Chaque choix important ne s’est-il pas construit dans la multitude des petits choix posés ? Quelle est la place du vécu en aumônerie dans les choix de vie chrétiennede chacun ?
La parabole de la brebis perdue est au cœur de la mission de l’aumônerie de l’enseignement public. Nous ne sommes pas envoyés uniquement au petit troupeau fidèle qui rejoint les permanences, mais à tous les jeunes des collèges et lycées publics, à chaque jeune en ce qu’il a d’unique, d’inestimable, aussi perdu soit-il. Notre mission se situe là. Non pas dans la comptabilité de nos effectifs, mais dans notre désir de rejoindre celui qui est loin. Lorsque l’Evangile de Luc veut nous faire saisir la force du salut universel de l’amour de Dieu, il le fait à travers les paraboles de la miséricorde, où cet amour se révèle dans la recherche d’un seul, une pièce de monnaie, une brebis, un fils… et appelle à l’universalité de la joie à travers cette retrouvaille. Là s’expose la vérité de l’amour du Père : son universalité ne se réalise pas dans l’expansion ou l’accumulation mais dans cet amour passionné qui va à la recherche de qui était le plus éloigné, de l’unique.
L’aumônerie par sa mission invite des hommes et des femmes, des jeunes, à entendre la Bonne Nouvelle et à en vivre. Elle les invite à être au monde et à y vivre leur mission de baptisé. Elle les invite à entendre l’appel du Christ… « Viens, suis-moi ! » Un appel qui peut conduire loin, très loin, chacun dans sa vocation propre…
Mais nous ne ferons jamais que labourer, seul le Seigneur sème. C’est lui qui depuis toujours prend à l’écart et appelle… « Viens suis-moi ! » Certains n’entendront pas, d’autres s’en iront tout tristes et d’autres encore laisseront là leurs filets et le suivront !