Appeler des prêtres


Françis Deniau
évêque de Nevers

Cela fait trois ans que je suis à votre service comme évêque. Je commence à connaître un peu la Nièvre (même si j’ai encore beaucoup à découvrir), à vous connaître. Nous avons vécu ensemble le Jubilé de l’an 2000. Je me rends compte de tout le travail accompli pour le service de l’Evangile et de la vie des hommes par tous les prê­tres et tous ceux et celles qui ont donné beaucoup d’eux-mêmes, avec la grâce de Dieu, dans ce service.
J’ai le désir de rendre grâce pour cette vie et ce service. J’ai le désir d’aborder aussi avec vous la situation actuelle de notre Eglise. Ensemble, avec la responsabilité que Dieu nous confie, nous avons à inventer les moyens d’être au service des hommes et des femmes de ce département, de leur proposer la Bonne Nouvelle de Jésus. Pour cela, nous avons d’abord à en vivre nous-mêmes selon ce qui nous sera donné.
Dans les chantiers du diocèse, il y a la mise en place des équipes d’animation pastorale, le développement du diaconat, les recherches pour transmettre et proposer la foi. Aujourd’hui, avec tout le travail de réflexion, d’échange et de prière que vous êtes en train de vivre sur le thème « Dans nos communautés, proposer de devenir prêtre », avec la perspective de notre pèlerinage régional du 20 avril à Vézelay, je voudrais vous parler de notre responsabilité commune pour susciter et appeler des prêtres pour le service de la mission.

Pourquoi des prêtres ?

Pourquoi des prêtres ? Pour répondre, il nous faut aller à la source de ce qui nous fait vivre, à Jésus lui-même.

Jésus, source de notre vie chrétienne et de notre Eglise

Notre seule raison d’être chrétiens, c’est Jésus.
Jésus de Nazareth, juif d’il y a 2000 ans, passionné pour la vie et la liberté de celles et de ceux qu’il rencontre, passionné pour le vrai visage de Dieu : son Père et notre Père, Dieu qui aime et qui pardonne, qui fait confiance à chacun et ouvre un avenir. Jésus de Nazareth : en lui les chrétiens, depuis 2000 ans, reconnaissent « la gloire d’Israël et la lumière des nations » (Lc 2, 32). Au lendemain du Jubilé qui nous a fait tourner vers lui tous nos regards, Jean-Paul II nous invite à « repartir du Christ » : il est notre seule raison d’être chrétiens, notre seul programme de vie personnelle ou de vie d’Eglise. Et de fait, nous n’aurons jamais fini de regarder ses actes et ses paroles, jusqu’au don de son corps et de son sang. Nous n’en finissons pas, parce que ce n’est pas une histoire finie : nous le reconnaissons vivant, ressuscité. Et c’est lui qui aujourd’hui nous parle et nous invite.

Notre manière d’être chrétiens, c’est Jésus.
Nous ne sommes pas les tenants de valeurs ou de comportements moraux. Nous acceptons de nous laisser entraîner dans la manière de vivre de Jésus. Non pas en imitant mécaniquement ce qu’il a fait, mais en laissant l’Esprit Saint nous aider à inventer notre propre manière d’imiter Jésus, chacun selon son appel et sa vocation.

Notre joie d’être chrétiens, c’est Jésus.
Lui nous ouvre les uns aux autres. Lui nous ouvre au mystère de Dieu. Lui dilate nos cœurs de cette joie profonde qui nous fait vivre : non pas une joie superficielle, artificielle, qui nous ferait survoler les réalités difficiles ou dramatiques de nos vies et de la vie du monde, mais la joie qui vient de sa présence et de son soutien au cœur de toute réalité que nous vivons.

Celui qui nous rassemble en Eglise, c’est Jésus.
Lui seul est la raison d’être de notre Eglise, il nous rassemble et nous fait partager sa passion pour la vie et la liberté des hommes, son désir de partager la bonne nouvelle du vrai visage de Dieu. Nous ne nous rassemblons pas autour d’un projet ou de liens d’amitié. Lui nous met ensemble et nous ouvre les uns aux autres, en vue du service de tous.

Qui nous assure du lien avec Jésus ?

Mais qui nous assurera que c’est bien lui, Jésus ressuscité, Fils de Dieu et espérance des hommes, qui est notre source et notre lien ? Qui préservera l’Eglise - et chacun de nous personnellement - de délirer, d’errer, ou de partir sur de fausses pistes ? Jésus n’est-il qu’une figure historique d’il y a 2000 ans, dont le visage se perd dans le passé, année après année ? Ou est-il aujourd’hui le Vivant qui nous fait vivre ? L’Eglise ne se rassemble-t-elle que dans des souvenirs pieux et un projet moral ? Ou le Ressuscité se tient-il aujourd’hui auprès de son Eglise selon sa promesse : « Je suis avec vous tous les jours, jusqu’à la fin du monde » (Mt 28, 20) ?
Dès l’origine, l’Eglise a reconnu trois points de repère, qui lui sont donnés et qu’elle a la charge de mettre en œuvre, mais qui s’imposent aussi à elle, et dans lesquels elle reconnaît l’initiative du Père, la présence du Christ ressuscité et la communication de l’Esprit Saint. Ces points de repère sont précieux : nous pouvons nous y fier pour ne pas partir sur nos illusions ou nos caprices, mais nous fonder aujourd’hui comme hier, sur l’unique fondement qui est le Christ (1 Co 3, 11). Ces trois points de repère, ce sont les Ecritures, les sacrements et le ministère.
Dans la Bible, nous reconnaissons « non pas seulement une parole d’hommes, mais la Parole de Dieu ». Ce sont bien des hommes qui ont parlé, écrit, mais sous l’inspiration de l’Esprit Saint. Et « lorsqu’on lit dans l’Eglise les saintes Ecritures, c’est le Christ lui-même qui nous parle. » A nous d’interpréter les Ecritures de l’Ancien et du Nouveau Testament, à nous de les comprendre en fonction de l’histoire du monde et de nos itinéraires personnels, et ce travail d’interprétation ne sera jamais fini dans l’Eglise. Mais il a toujours pour but de mieux entendre la Parole que Dieu lui-même nous adresse aujourd’hui.
Dans les sacrements, nous posons en Eglise des gestes qui ont du poids, du sens. Mais ce n’est pas seulement notre initiative. Nous répondons à un don et à un appel de Dieu. C’est encore le Christ qui nous fait entrer dans sa vie, dans sa mort et sa résurrection. C’est lui qui nous communique l’Esprit qui reposait sur lui en plénitude. C’est lui qui nous invite à son repas et nous unit au geste dans lequel il s’est redonné tout entier - corps et sang - à son Père, en se donnant tout entier à nous. C’est lui qui nous dit une parole de pardon, d’encouragement dans la maladie, ou qui communique à l’homme et à la femme qui s’engagent dans le mariage l’amour sans retour en arrière dont il nous a aimés. C’est lui qui choisit quelqu’un pour être, dans sa relation avec les autres membres de l’Eglise, le signe de sa présence. Chaque fois, nous sortons de nous-mêmes pour accueillir l’initiative et le don du Christ.

Sens du ministère ordonné : évêque, prêtres et diacres

Le ministère confié à des hommes par l’ordination est un troisième point de repère. Il est dans la ligne du précédent, puisque c’est le sacrement de l’ordination (de l’ordre) qui en est la source.
Un prêtre le disait récemment aux enfants du catéchisme : « Tout à l’heure, j’étais avec vous, habillé comme tout le monde. Maintenant, j’ai mis ce vêtement blanc et cette étole de couleur : ce n’est pas pour me distinguer, c’est pour montrer qu’au milieu de nous, il y a Jésus. C’est lui qui nous rassemble ; c’est lui qui nous parle ; c’est lui qui nous entraîne avec lui. Je suis au milieu de vous, avec la différence que marque mon vêtement, pour que nous nous rappelions ensemble sa présence et que nous le laissions agir lui-même avec nous. »
C’est d’abord pour cela que, évêque, prêtres et diacres, nous sommes au milieu de vous. Nous ne sommes ni plus saints, ni plus fidèles, ni plus proches du Christ. Vatican II a bien montré que la proximité du Christ comme l’invitation à la conversion et à la sainteté concernent tous les chrétiens. Et là, nous sommes chrétiens parmi les autres chrétiens, cherchant, comme chacun, à vivre notre chemin de sainteté - avec toutes nos faiblesses et notre péché - à travers ce qui fait notre vie quotidienne, nos rencontres, notre service.
Nous ne sommes pas nécessairement plus instruits dans la foi, plus compétents en animation de groupes ! Nos homélies ne sont pas géniales tous les dimanches ! Tout cela, nous essayons de le vivre, avec nos limites, nos dons, notre travail. Mais l’ordination qui a fait de nous un diacre, un prêtre, un évêque, nous a confié une mission plus fondamentale. Cette mission est d’abord de signifier que le Christ ressuscité est bien là au milieu de nous, que c’est lui (et non pas nos idées ou nos sentiments) qui rassemble son Eglise et l’envoie en mission dans le monde.
L’Eglise doit pouvoir, au long des temps, se recevoir du Christ ressuscité, recevoir de lui son existence et sa mission. Il ne peut y avoir d’Eglise sans les Saintes Ecritures. Il ne peut y avoir d’Eglise sans sacrements (et d’abord ceux qui nous font chrétiens : baptême, confirmation et eucharistie). Il ne peut y avoir d’Eglise sans ministère confié par l’imposition des mains et le don du Saint Esprit aux évêques, aux prêtres et aux diacres.
L’Eglise, notre Eglise, a besoin d’hommes qui acceptent cette charge symbolique, et qui la traduisent dans une vie passionnée pour le Christ, et dans des actes qui aident à entendre la Parole de Dieu et à la mettre en pratique, en laissant le Christ nous entraîner avec lui... Voilà pourquoi la présence des prêtres est vitale au milieu de nous.

Notre situation présente

Aujourd’hui, dans notre Eglise de la Nièvre, nous sommes confrontés à des manques. Cela nous invite à prendre ensemble les responsabilités que Dieu nous confie pour appeler de nouveaux ­prêtres. Mais n’oublions pas que nous avons aussi bien des motifs ­d’action de grâce.

Des manques

Nous n’avons pas à calculer des manques par comparaison avec le passé. Le temps où il y avait un prêtre dans chaque petite commune fait partie d’un passé qui ne reviendra pas. C’était un autre monde et une autre situation. Nous avons à vivre sans nostalgie. Comme pour tout le reste de la vie de la Nièvre, c’est l’avenir qui importe. Et notre responsabilité est de permettre à nos pays de vivre, et de vivre vraiment.
Nous avons besoin de prêtres et de diacres pour la mission de l’Eglise dans le présent et l’avenir. Dans la collaboration avec d’au­tres chrétiens, hommes et femmes. Avec l’apport des religieuses et des religieux (parmi lesquels il y a aussi des prêtres : les Maristes, les Eudistes). Pour vivre de l’Evangile et proposer la foi dans notre société, il y aura aussi des missions inédites à confier aux prêtres demain. C’est à tout cela que nous aurons à réfléchir ensemble dans les années qui viennent.
Cinquante-trois prêtres en activité aujourd’hui. Une trentaine prévisible en 2008. C’est beaucoup plus, proportionnellement que dans bien d’autres Eglises, en Afrique ou en Amérique. Ce n’est pas assez pour le service de l’Evangile dans notre département. Nous avons à nous préparer à vivre une Eglise avec moins de prêtres. Nous avons aussi à appeler des prêtres.

Une action de grâce

Le manque existe : c’est vrai. Mois les prêtres sont bien là, avec leur vie, avec leur travail au service de l’Evangile et de l’Eglise. Pour ce don qui est fait au monde et à l’Eglise d’aujourd’hui, et en particulier dans la Nièvre, nous pouvons dire « Merci ! », un merci qui s’adresse d’abord à Dieu, car l’appel est toujours d’abord un appel de Dieu.
Mais ce merci va aussi aux prêtres, dans les différentes dimensions de leur vocation, aux communautés chrétiennes, aux mouvements, aux familles, aux séminaristes... Laissez-moi personnaliser cette action de grâce :
• pour les quatre-vingt prêtres inscrits dans l’annuaire, et pour ceux qui nous ont récemment quittés après une vie de service de l’Eglise ;
• pour ceux qui sont au travail, de tous les âges ;
• pour ceux qui ont accepté, parfois avec un certain sentiment d’arrachement, de quitter une responsabilité de curé à soixante-quinze ans (ou l’une ou l’autre année après), comme le deman­de le droit de l’Eglise, pour permettre de préparer l’avenir à plus long terme dans la ou les paroisses dont ils avaient la charge ;
• pour ceux qui ont alors accepté de poursuivre un ministère en parti­cipant à une équipe de prêtres ou à une coordination pastorale ;
• pour ceux qui sont à la maison Saint-François, communauté à l’intérieur du presbytérium et communauté de prière pour le service de l’Evangile et la vie de l’Eglise de la Nièvre ;
• pour ceux qui depuis longtemps portent le poids du jour et de la chaleur, pour les plus jeunes, leur service qui contribue au renouvellement de notre Eglise, leur collaboration (parfois éprouvante) avec les plus anciens (dont l’évêque fait partie) ;
• pour les prêtres des deux communautés (maristes et eudistes), pour l’ensemble de leurs congrégations, qui nous ouvrent à la vie religieuse et à une dimension plus large que notre diocèse ;
• pour les prêtres issus d’autres diocèses qui se sont mis au service de notre Eglise de la Nièvre ;
• pour ceux du diocèse qui ont en service à l’extérieur et particulièrement pour le père Joseph Jonette, fidei donum au Brésil ;
• pour les séminaristes (quatre à Orléans, un en stage) ;
• pour ceux qui se posent des questions devant cet engagement de la vie et ce service de l’Evangile et de l’Eglise.

Et encore :
• pour l’accueil des prêtres par les paroisses, les mouvements et les autres serviteurs de l’Evangile : diacres, animatrices et animateurs ecclésiaux ;
• pour la relation des communautés de religieux et religieuses avec les prêtres ;
• pour la manière dont les mouvements demandent le ministère des prêtres, et acceptent de renouveler les modes d’accompagnement ;
• pour les collaborations dans les services multiples d’une paroisse, au sein des conseils, et dans les équipes d’animation pastorale qui se développent ;
• pour le soutien réciproque des différentes vocations chrétiennes ;
• pour la perception de la nécessité des prêtres par les chrétiens du diocèse.

Qui sommes-nous, prêtres au milieu de vous ?

Oui, nous pouvons rendre grâce. Oui, vous pouvez vous réjouir de la présence au milieu de vous de ces prêtres dont beaucoup portent depuis longtemps le poids du jour et de la chaleur, et sont à votre service pour vous aider à entrer dans la joie de l’Evangile et à en être témoins. Mais qui sommes-nous donc, prêtres au milieu de vous ? Qu’est-ce qui nous fait vivre ? Qu’avons-nous envie de transmettre et de partager avec des plus jeunes ?
Je vous invite à en parler avec vos prêtres, mais déjà j’essaie de le dire à ma manière.

Passionnés de Jésus, le Christ

Nous avons d’abord le désir de partager notre passion pour Jésus, le Christ. Si nous sommes prêtres, c’est à cause de lui. C’est de lui que nous voulons parler. Grâce à lui, nous sommes à votre service. Il a été dès notre jeunesse celui qui nous a appelés à sa suite, et nous comptons sur lui pour susciter l’espérance et la vie. Notre expérience du ministère est celle d’un amour pour les personnes rencontrées, pour les communautés, le peuple qui nous est confié. Tout cela, nous le devons au Christ, et c’est notre joie. Nous expérimentons aussi la difficulté qu’a le monde d’aujourd’hui pour accueillir l’Evangile, et c’est notre souffrance comme cela a été celle de Jésus. Tout cela, nous le partageons avec les autres chrétiens mais, à travers les actes de notre ministère, nous y donnons notre temps, nos énergies, notre vie et nous en sommes heureux.

Appelés à partager le mode de vie de Jésus lui-même

Nous le vivons dans le célibat. Un célibat « à cause du Royaume de Dieu », comme dit Jésus (Mt 19, 12). Un célibat apostolique : nous nous sentons appelés à partager, comme les apôtres, le mode de vie de Jésus lui-même. En quittant Nazareth, Jésus a choisi un mode de vie de prédicateur itinérant, « sans lieu où reposer sa tête » (Lc 9,58) ; et il a invité certains à le suivre sur les chemins, tandis que d’autres étaient aussi ses disciples en demeurant chez eux, dans les villes ou les villages, avec leur vie familiale et leur métier.
Sa famille a voulu le récupérer, mais il l’a quittée non pour « s’attacher à sa femme » (Gn 2, 24), mais pour vivre la liberté du service de la Bonne Nouvelle. Il a pu ainsi accueillir chacune et chacun avec tout l’amour du Père, et le laisser ensuite à sa liberté, à son propre chemin, à sa foi, sans nulle possession ni prise de pouvoir.
La vocation apostolique des prêtres, comme celle des religieux ou religieuses de vie apostolique, est un appel à vivre ce mode de vie de Jésus, dans la proximité avec lui et dans le partage de son service des hommes. Les personnes consacrées vivent les trois vœux de chasteté, obéissance et pauvreté. D’une autre manière, le prêtre le vit dans un célibat qui veut être ouverture non possessive à toute personne rencontrée (chasteté). Dans un engagement d’Eglise où on ne fait pas son affaire personnelle, mais où on participe au service de tout un « presbytérium » lié à une Eglise particulière (un diocèse) sous la conduite de l’évêque (obéissance). Dans un renoncement à ce qui fait la stabilité « normale » d’une existence : couple et famille, maison, métier - pour une plus grande liberté dans la proximité de Jésus et le service des hommes (pauvreté).
Prêtres à la manière des apôtres, nous vivons cela avec nos limites. Le Nouveau Testament nous montre amplement les limites des apôtres eux-mêmes. Ces limites nous rappellent, parfois douloureusement, que seul le Christ est le fondement de l’Eglise, même s’il ose nous faire confiance et nous confier sa mission.
Nous le vivons avec nos limites, mais aussi avec passion. Comme dans toute existence humaine, nous nous y sommes engagés avec, au départ des images de ce que nous pourrions vivre. Ces images comportaient bien des illusions. La réalité a instruit nos rêves. Mais, avec la traversée des désillusions, il y a bien plus dans la réalité que dans les rêves. Si nous l’exprimons souvent avec pudeur ou timidité, nous vivons ce célibat en passionnés de l’Evangile : de la personne de Jésus et du service des hommes
Certains imaginent que, dans quelques dizaines d’années, l’Eglise d’Occident ordonnera peut-être prêtres des hommes mariés, à la manière des Eglises d’Orient. Dans cette hypothèse, ces prêtres apporteraient au service de l’Eglise leur charisme propre. Ils assureraient quelque chose d’important dans le service des communautés chrétiennes. Comme on le voit chez nous aujourd’hui pour les ­diacres, comme le reconnaît Vatican II pour les prêtres des Eglises orientales, l’état de vie du mariage, ouvert au mystère du Christ et sanctifié dans le sacrement de mariage, permet une forme différente et enrichissante, de service de l’Evangile et de l’Eglise dans le ministère ordonné. On fait ainsi l’hypothèse d’un ministère ordonné vécu dans le service d’un « presbytérium » composé de prêtres mariés et célibataires, rassemblé dans l’unité par l’évêque et accompagné de diacres mariés et célibataires.
Mais, dans cette hypothèse plus encore que dans la réalité d’aujourd’hui, l’Eglise aura toujours besoin de prêtres (et de diacres) qui accepteront de vivre l’aventure apostolique de la suite du Christ dans son mode de vie personnel. Ces prêtres selon Vatican II demeureront disponibles pour le service de la Parole de Dieu et d’une première évangélisation au-delà des communautés déjà rassemblées. Ils continueront à assumer une disponibilité dans la mobilité et l’engagement premier au service de l’Evangile, à la manière de Jésus et des apô­tres itinérants après la Pentecôte.
Il y a quelque chose de profondément blessant pour les prêtres d’aujourd’hui dans les spéculations qui sont souvent faites sur l’ordination d’hommes mariés (ou sur « le mariage des prêtres » comme on dit souvent). Comme si ce que nous vivons, ce que nous avons désiré et désirons vivre (et qui fait partie de la nouveauté évangélique que nous partageons avec les religieux et les autres consacrés) était nul ou ne relevait que d’une « obligation » qu’il faudrait lever.
Cela relève d’une liberté qui nous est donnée par l’Evangile et qui vient du Christ pour la vie de quelques-uns et le service de tous. Cette donnée du Nouveau Testament, maintenue avec force au long de la vie de l’Eglise, ne saurait être effacée. Et j’ai souvent envie de demander : et moi, où suis-je dans vos spéculations ? Que faites-vous donc de ce que je vis et de ce que je partage avec nombre de mes frères ?
Que faisons-nous aussi de la proposition qui peut être faite aujourd’hui à des jeunes ou des moins jeunes, et qui demeurera vitale quel que soit l’avenir ? Que faisons-nous du désir et des projets vécus par des jeunes qui se préparent au ministère, parce qu’ils ont d’abord entendu l’appel du Christ à le suivre dans son mode du vie et sa disponibilité pour le service de ses frères et sœurs en humanité ?
Soyons clairs : si nous voulons que, dans nos communautés, on puisse proposer de devenir prêtre, il faut d’abord lever cet obstacle. Avec ou sans ordination d’hommes mariés (possible et peut-être souhaitable dans l’Eglise, mais pas aujourd’hui à l’ordre du jour), la vie et le service des prêtres qui ont entendu l’appel à cette forme de suite du Christ en même temps que celui du service de l’Evangile et de l’Eglise sont et seront indispensables dans la vie de l’Eglise et son service du monde. Alors, il n’est pas du préalable. Nous pouvons le proposer tout de suite.
Vatican II décrit les prêtres comme serviteurs de la Parole, ministres des sacrements et pasteurs du Peuple de Dieu.

Serviteurs de la Parole

Le Concile met en premier le souci de la Parole de Dieu. Les prêtres sont serviteurs de la Parole de Dieu pour une communauté, témoins et garants que c’est bien Jésus-Christ qui nous parle quand, rassemblés en son nom, nous écoutons les Saintes Ecritures et pouvons y entendre la Parole adressée aujourd’hui à l’Eglise et à chacun de nous. Mais les prêtres sont aussi, hors Eglise, des témoins d’une foi exposée, affichée, dans une société où beaucoup cherchent un sens à leur vie et n’imaginent souvent pas pouvoir recueillir une lumière de la foi chrétienne. Pour le prêtre, cela engage sa propre lecture de la Bible, sa méditation et sa prière - et la possibilité de renvoyer à l’Evangile dans de multiples rencontres personnelles, ou de groupes, ou d’équipe, de mouvements.

Serviteurs des sacrements

C’est dans le service des sacrements que le prêtre est souvent le plus visible. C’est là qu’il est attendu par beaucoup qui ne participent pas habituellement au rassemblement de l’Eglise. Mais c’est aussi dans la messe du dimanche qu’on le voit présider à l’écoute de la Parole et à la célébration de l’Eucharistie (source et sommet de la vie de l’Eglise, nous dit encore Vatican II). Dans chacun de ces gestes de I’Eglise, sa présence et son rôle rappellent toujours que c’est le Christ ressuscité qui nous rassemble, nous parle et nous entraîne avec lui dans sa manière de vivre. Cela se traduit aussi dans la vie du prêtre par de multiples rencontres pour la préparation des personnes, leur accompagnement sur leurs chemins de vie, l’expression de la foi de l’Eglise.

Pasteurs du peuple de Dieu

Il y a aussi à animer des paroisses, à accompagner des groupes – avec toujours le rôle de rappeler l’enracinement de tout rassemblement de chrétiens dans l’Evangile et la vie de l’Eglise tout entière. De plus en plus, les prêtres sont là en collaboration avec des diacres et de nombreux laïcs. Il y a l’histoire des mouvements et des associations cherchant à vivre l’Evangile et à le proposer dans des contextes bien particuliers de responsabilités sociales, professionnelles, familiales, etc. Il y a les communautés paroissiales avec les collaborations multiples pour la transmission de la foi, la catéchèse, la liturgie, la solidarité… Mais aussi le travail des conseils paroissiaux – et demain les équipes d’animation pastorale. Pour le ministère des prêtres, ce sont là des dimensions nouvelles, souvent nourrissantes par le compagnonnage d’amitié et l’échange spirituel dans les collaborations et le partage des responsabilités.

Appeler dans la confiance

Nous pouvons conclure : la présence des prêtres est vitale pour l’Eglise, par leur rôle symbolique qui est d’empêcher tout groupe d’Eglise de se replier sur lui-même, mais au contraire de lui permettre :
• d’accueillir l’initiative du Père, par la présence du Christ ressuscité, la communication de l’Esprit Saint ;
• de s’ouvrir à l’Eglise tout entière ;
• de se savoir envoyé aux autres qui ne partagent pas notre foi, pour être à leur service, pour accueillir ce qu’ils vivent, pour leur permettre, si Dieu le veut, de recevoir sa Parole.
Elle est aussi vitale pour l’Eglise à travers les multiples tâches concrètes dans lesquelles va se traduire ce rôle symbolique – tâches qu’avec Vatican II nous avons rassemblées autour de la Parole de Dieu, des sacrements, et de la mission de pasteur au nom du Christ.
Alors, toute l’Eglise est concernée (c’est-à-dire chacune et chacun de nous) pour que des jeunes entendent que l’appel à devenir prêtre peut s’adresser aussi à eux.

Pour un service passionnant...

Et c’est un appel pour un service passionnant. « Toi, au moins, ton activité quotidienne correspond à ce qui t’intéresse au fond de toi » : cette parole récemment entendue n’enlève pas les lourdeurs que nous pouvons connaître dans notre ministère, les collaborations difficiles, les difficultés relationnelles, les décisions dont on est insatisfait, la lourdeur de certaines gestions – bref, tout ce qui fait le quotidien de toute existence humaine. Mais elle dit profondément vrai. Dans le monde d’aujourd’hui, c’est une chance d’être prêtre, de pouvoir consacrer l’essentiel de son temps, de ses énergies, de sa vie, à aider à l’existence d’une Eglise qui porte l’Evangile pour le service des hommes. Peu de personnes ont la chance d’une vie relationnelle aussi diversifiée et aussi riche.

Qui n’a pas fini de changer

La figure du prêtre dessinée par Vatican II a déjà apporté un souffle nouveau. Et les conditions concrètes de la vie de notre société continuent à appeler à un renouvellement du ministère et de la vie des prêtres. Proposer de devenir prêtre, ce sera appeler pour un service presbytéral d’aujourd’hui :
• entrant dans des collaborations multiples, « charisme au service des autres charismes » ;
• un parmi d’autres dans un presbyterium ayant avec l’évêque la charge de tout le diocèse ;
• intégré dans une équipe presbytérale ou une coordination pastorale, travaillant en permanence avec une ou plusieurs équipes d’animation pastorale. Dans certains cas, vivant avec d’autres prêtres ou d’autres ouvriers de l’Evangile. Dans tous les cas, exerçant un ministère indispensable dans de multiples collaborations avec diacres et laïcs. Avec la place de la vie religieuse ;
• vivant la recherche d’une proximité avec hommes et femmes, chrétiens ou ne partageant pas notre foi. Avec le poids et la joie de rencontres et d’échanges multiples.
Le texte de Jean-Paul II sur la formation des prêtres parle d’une formation humaine. Fondement indispensable à une formation au ministère : que les prêtres soient des hommes de leur temps, attentifs à tous les aspects de la vie et donnant accès à l’humanité de l’homme Jésus.
Les prêtres diocésains sont liés à l’évêque et au peuple du diocèse. Ils ont mission de signifier l’amour de Dieu pour ce peuple concret. Ils sont ensemble les collaborateurs immédiats de leur évêque, pour le service de l’Eglise locale, avec aussi la possibilité d’être envoyés pour un temps au service d’une Eglise plus pauvre, ailleurs dans le monde.

Veiller ensemble aux conditions concrètes du ministère

Si les prêtres ont une mission vis-à-vis des communautés chrétiennes, celles-ci ont aussi une responsabilité pour la vie des prêtres. C’est aussi une aide pour les prêtres que de rencontrer des gens attentifs à ce qu’ils vivent, partageant leurs soucis et leur prière, ouverts à un échange sur ce qui nous fait vivre, les uns et les autres. Et il y a de multiples formes de soutien dans la vie quotidienne, d’attention aussi à ne pas les accaparer pour leur permettre une présence auprès de ceux et celles qui ne partagent pas notre foi. Sans compter la participation au denier de l’Eglise qui permet aux prêtres de vivre modestement mais correctement. La communion fraternelle entre prêtres – et aussi la joyeuse entente dans les communautés – sont des réalités importantes pour la vie des prêtres, mais aussi pour le mûrissement d’une réponse à un appel.

Que faire ?

C’est la vie réelle de nos communautés qui sera appelante. La première dimension est donc de trouver toujours davantage goût à notre vie chrétienne.

Un goût de vie chrétienne

Un goût de vie chrétienne – pas seulement un christianisme de valeurs ou de devoirs, mais un attachement personnel et vital à la personne du Christ. C’est cela d’abord qui est important. Ensemble nous pouvons être davantage chrétiens. Dans la vie chrétienne des jeunes eux-mêmes, la question d’un engagement de toute la vie dans la suite de Jésus devient une question normale. Cette question peut mener au choix d’une vie dans le célibat, dans la vie religieuse ou le ministère de prêtre diocésain, ou orienter vers un mariage vécu dans la foi (ou encore d’autres chemins en fonction des circonstances, pas toujours choisies, de la vie : célibat non choisi, veuvage, divorce). Mais la suite du Christ dans un mode de vie proche de celui qui a été le sien n’est pas une question si étrange qu’il pourrait paraître !

Une parole qui ouvre, et n’impose rien

Alors, la parole d’un autre peut être dite. Non pas une parole qui dirait ce qu’il faut faire. Chacun est ici seul avec sa liberté, devant Dieu. Mais une Parole qui ouvre un questionnement possible : « Accepteriez-vous de vous poser la question ? » ; « Ne peux-tu pas penser aussi à suivre le Christ et à servir les hommes comme prêtre ? » C’est souvent la parole d’un autre qui a pu nous révéler nos désirs cachés, nous ouvrir des possibilités inexplorées. On a souvent peur qu’une parole ne soit pas respectueuse de la liberté de l’autre. En fait, c’est la parole, non le silence, qui est vraiment respectueuse de la liberté…

Discernement et liberté

La question d’un appel possible peut être posée en Eglise. Elle peut rester l’horizon toujours possible dans une famille. Et nos communautés peuvent se rappeler la nécessité des prêtres en se souvenant aussi qu’ils viennent de chez nous, qu’ils ne tombent pas du ciel. L’appel de Dieu passe aussi à travers nos réflexions et nos paroles humaines – et le besoin de l’humanité et de l’Eglise dont nous avons conscience ensemble.
Ensuite, c’est le discernement de chacun et des responsables d’Eglise qui sera à l’œuvre. Ce n’est pas parce qu’il y a un besoin important que je suis, moi-même, appelé à y répondre. Cela dépend encore de mes capacités, des goûts profonds qui viennent de ma personnalité et du travail en moi de l’Esprit Saint. Toute question mérite d’être posée, tout appel d’être entendu ; mais est-ce vraiment pour moi l’appel de Dieu, là où je serai heureux et utile aux autres ? La réponse est à mûrir dans une vraie liberté spirituelle.

Prière et ouverture du cœur et des mains

Pour celui qui peut être devant cette question, mais aussi pour nous tous, il y a à accepter de nous ouvrir à Dieu. Acceptant d’être là où nous en sommes, sans nécessairement tout comprendre ; acceptant de nous laisser entraîner là où nous n’avions pas prévu. Il y a quelque chose de cela dans la situation de notre Eglise. Et c’est un appel de l’Esprit Saint pour nous montrer inventifs et désintéressés.
De même, l’invitation à « proposer de devenir prêtre » ne peut qu’être ouverte et désintéressée. Ce n’est pas pour notre communauté locale, notre groupe ou notre mouvement, que nous travaillons, mais plus largement pour l’Eglise diocésaine – et l’Eglise universelle.
C’est pourquoi nous avons d’abord à prier. Non pas pour que Dieu fasse à notre place. Mais pour qu’il nous donne cette ouverture du cœur et des mains qui nous mettra au travail, non pas pour remplir les objectifs que nous nous serions fixés tout seuls, mais pour que le Nom du Père soit sanctifié, que son règne vienne, que sa volonté soit faite.
Plus notre Eglise se laissera renouveler par l’Esprit Saint, plus elle pourra être appelante pour le service apostolique des prêtres, en vue de l’annonce de l’Evangile, aujourd’hui et demain.

QUESTIONS

Quelles sont mes premières réactions à la lecture de cette lettre ? Comment parlons-nous des prê­tres dans la vie courante ? Qu’est-ce que cela confirme ? Qu’est-ce que cela fait bouger ?(noter un ou deux points qui me touchent particulièrement).
1 - Le prêtre : un chrétien parmi les autres, avec son humanité, ses richesses et ses pauvretés, chargé de renvoyer sans cesse l’Eglise à Celui qui en est l’unique fondement et qui nous rassemble aujourd’hui par sa Parole et sa présence. Comment pouvons-nous nous ouvrir davantage à cette vision de foi ? Comment peut-elle nous aider à dépasser un point de vue utilitaire (j’en ai besoin pour tel service) ?
2 - Qu’est-ce qui nous aide à prier pour les prêtres, à remercier Dieu pour ce qu’ils permettent, pour ce qu’ils sont ? à prier pour les vocations ?
3 - Un désir de donner sa vie pour le service des hommes, à la suite de Jésus et selon sa manière de vivre. Comment percevons-nous l’engagement des prêtres dans le célibat ? Comment, dans la diversité de nos vocations chrétiennes, nous soutenons-nous les uns les autres ?
Serviteur de la Parole, ministre des sacrements, pasteur du peuple de Dieu : comment valorisons-nous cette triple mission du prêtre ? Qu’en attendons-nous pour l’Eglise, pour la société, pour nous-mêmes ?
4 - « Qu’est-ce que vous faites en dehors de la messe ? » demandait un jeune. Comment avons-nous pu échanger avec un prêtre sur ce qui fait sa vie quotidienne, ce qui est lourd, ce qui est source de joie ? Sur les changements déjà vécus et sur ce qui se dessine ?
5 - Une parole qui invite à se poser la question de cette vie et de ce service… sans préjuger de la réponse. Nous est-il arrivé de la dire ? Qu’est-ce qui nous y pousse ? Qu’est-ce qui nous en empêche ?