Pourquoi la vie religieuse n’est-elle pas un sacrement ?


Aujourd’hui, le nombre croissant de laïcs associés à la spiritualité de certaines congrégations religieuses pose la question du rapport étroit entre vie religieuse et mariage chrétien. Le Père Adrien Demoustier, s.j., explique ici comment, à partir du sacrement de mariage, on peut mieux définir une réelle interaction entre les deux états de vie.

La question est souvent posée : pourquoi la vie religieuse n’est-elle pas un sacrement ? Plutôt qu’une revendication, elle manifeste un étonnement. Cette vie religieuse, aspiration à la sainteté de la vie chrétienne, pari sur une vie entièrement consacrée à la suite du Christ, ne devrait-elle pas bénéficier d’un supplément de grâce sacramentelle ?
Tenter de répondre à cette question permettra d’approfondir la signification de la vie religieuse pour la vie chrétienne. Elle serait non pas un supplément, une perfection à part qui en ferait pour les autres un modèle, mais plutôt un témoignage, la manifestation d’une exigence et d’une plénitude vécues par tous, mais qui ne sont pas directement visibles dans la vie chrétienne ordinaire. Elle montrerait quelque chose de la richesse et de la fécondité de la grâce vécue dans la vie chrétienne sacramentelle de l’Eglise.

Défi ou fuite ?

Une réponse vient d’abord à l’esprit. Elle ressemble à un défi ou à une fuite. L’absence de sacrement propre à la vie religieuse est une pauvreté. Elle témoigne d’un manque ; car la vie religieuse témoigne d’une attente, celle de l’accomplissement final de la vie fraternelle des fils du même Père, celui de Jésus-Christ notre Seigneur. La vie baptismale est l’adhésion à une promesse, déjà efficace, de bonheur et de sainteté parce qu’elle fonde une communauté de foi dans l’attente de sa réalisation plénière à la fin des temps. Une promesse a ceci de particulier : elle rend déjà heureux alors même que ce qu’elle annonce n’est pas encore là. Lorsque un être aimé en qui nous avons confiance nous promet qu’il viendra bientôt, nous sommes déjà heureux maintenant, alors qu’il n’est pas encore présent. La foi en sa parole nous fait déjà, aujourd’hui, bénéficier d’une forme de présence dans l’absence, dans l’attente dynamisante de sa venue. La vie religieuse valorise ce manque. Elle est une forme de la vie baptismale qui manifeste la promesse qui fonde toute vie chrétienne, celle de la venue du Christ en plénitude. Elle anticipe cette présence en train d’advenir.

La vie religieuse naît d’un engagement fondateur de vie communautaire. Cet engagement prend tout d’abord la forme du renoncement à l’expression immédiate de son affectivité dans une vie conjugale (chasteté dans le célibat), du renoncement à vivre en restant le seul propriétaire de sa volonté (obéissance) et de ses biens (pauvreté). La vie religieuse veut dire quelque chose d’une promesse : celle de la vie fraternelle des fils de Dieu à venir et déjà présente. Elle montre que cette promesse baptismale est déjà porteuse de dynamisme vital et de bonheur dans les difficultés de toute vie chrétienne.

Ce manque apparent de dimension sacramentelle devient alors la mission d’avoir à manifester pleinement la fécondité et la richesse de la vie baptismale commune à tous les chrétiens parvenue à l’état adulte et "confirmée" dans l’Esprit Saint. Tout chrétien du fait de son baptême est appelé à une véritable sainteté et reçoit les moyens d’accéder à une pleine participation au corps ecclésial du Christ par le ressourcement pénitentiel de la réconciliation et par la nourriture eucharistique. Quelque chose de l’inimaginable sainteté divine est communiqué à celui qui vit en vérité une pratique régulière, vivifiée par l’Esprit Saint, du geste de la réconciliation, et de la célébration eucharistique, selon ce qui est possible, étant donné la complexité des circonstances.

Cette vie sacramentelle de base est amplement suffisante pour une plénitude de vie chrétienne. Elle déborde pour tous de la largesse du don de Dieu. C’est d’abord cela que rappelle ce manque sacramentel de la vie religieuse dont l’Eglise a toujours dit qu’elle représente dans l’Eglise, l’appel à la sainteté, ou encore qu’elle est le don fait à l’Eglise d’être la mémoire de l’Evangile.

Vie religieuse, mariage et ordination

Cela signifie-t-il que cette vie religieuse soit sans rapport avec le mariage et l’ordination au ministère, l’un et l’autre fondés sur un sacrement ? Comme tous les chrétiens, le religieux est né d’un mariage et son baptême le fait entrer dans une église présidée par des ministres ordonnés. Mariage et ordination sont des sacrements nécessaires y compris pour les religieux. Qu’ils ne les reçoivent pas eux-mêmes, ne signifie pas qu’ils n’en soient pas bénéficiaires. Ce bénéfice est direct pour ceux qui sont nés d’un mariage chrétien et qui lui doivent par leur éducation d’avoir pu trouver leur propre vocation. C’est encore le cas, d’une autre façon, lorsque le religieux est issu d’une famille non chrétienne. Cette vie baptismale intense qu’il veut vivre par son engagement n’a sens qu’en relation avec ce que signifie le mariage vécu comme sacrement dans l’Eglise. Sans le mariage, le célibat deviendrait une mutilation, la négation de la valeur humaine de l’œuvre de chair, création divine. Le religieux prend le risque de vivre selon l’Esprit du Christ l’expérience d’une relation privilégiée à Dieu. Or cette union à Dieu, le religieux l’éprouve et la formule en référence constante à l’expérience humaine du mariage.

Depuis toujours, l’Ecriture sainte, puis l’Eglise et principalement les religieux, disent que le rapport de l’humanité et de chaque homme avec Dieu, comme celui de l’Eglise avec le Christ sont analogues à celui de l’épouse à l’époux. Cette comparaison est vivante parce qu’elle met en œuvre une appropriation par tous d’un "quelque chose" de l’expérience de l’amour conjugal. Le religieux est et doit être en relation spirituelle - il devra sans cesse mettre en œuvre les moyens de sa réalisation effective - avec l’expérience conjugale du mariage dans sa double composante de relation homme-femme, masculin et féminin et de parents-enfants, père et mère, fils et filles. Le mariage est pour lui le lieu où se manifeste que l’amour de Dieu, celui dont il nous aime et celui dont nous recevons de l’aimer, n’est pas seulement un sentiment. Il n’est pas seulement spirituel car il n’existerait alors qu’en idée. Cet amour est pleinement concret. Il assume toute la consistance corporelle et la fascination charnelle avec son ambiguïté et toutes ses conséquences les plus matérielles, y compris ce qui les pervertit toujours plus ou moins. Le lien entre la chair et le péché, bien réel, ne tient pas d’abord au charnel mais à l’orgueil et à la jalousie qui sont de l’ordre de l’image ou de l’idée avant de prendre corps dans des conduites concrètes. Sans la sainteté et la fécondité conférées par Dieu à la relation conjugale humaine, la vie ascétique du religieux n’aurait pas de langage, elle serait inhumaine. L’homme, en sa racine et dans tout le déploiement de son existence, est un être de Parole, parole qui assume le langage qui la rend possible. Or le langage est donné d’abord par la naissance. Il est reçu d’un père et d’une mère qui se parlent en leur langue et tant bien que mal, maladroitement, parleront entre eux de leur enfant avant même de lui parler. Le Créateur est Parole. Il est toujours et sans cesse présent au don d’exister et cette présence est communication de quelque chose de ce qu’il est lui-même.

Le religieux ou la religieuse renonce à vivre cette expérience du mariage dont il est né et qui lui donne les moyens d’avoir sens. Ce renoncement est et doit être un sacrifice, même s’il est porté par un enthousiasme, sinon il serait une fuite. A cette condition, il manifeste une dimension de la sainteté conférée à la vie conjugale féconde, sainteté qui n’est pas immédiatement visible. Le mariage signifie la concrètude du don de l’amour, l’Amour qu’est Dieu Trinité en lui-même et qu’il nous communique, l’Amour de Dieu au présent de l’épaisseur de la vie quotidienne, présence de l’amour dans lequel Il cache Sa propre Présence. Mais l’expérience que vivent les conjoints ne manifeste pas la radicalité de cet amour qu’ils vivent pourtant. Le mariage montre la concrètude du don de Dieu conféré et signifié par le baptême. La vie religieuse montre la radicalité et la surabondance de cet amour, pleinement présent dans le mariage. En termes plus savants, le mariage signifie la parfaite immanence de Dieu à sa créature, sa présence concrète ; il n’en signifie pas directement la transcendance.

Un rapport fraternel en train d’advenir

Par le mariage tout homme et tout chrétien fait l’expérience d’être né d’une mère et d’un père, et en conséquence entre en communication progressive avec tous les membres de sa génération dans l’apprentissage difficile d’une vie fraternelle. Fils et filles devront devenir frères et soeurs, fondant ainsi la possibilité et l’exigence d’une vie sociale qui ne soit pas seulement structurée par la violence de la compétition ou la douceur empoisonnée de la fusion amoureuse et de la séduction.

La promesse baptismale qui vivifie la fécondité conjugale oriente vers une finalité, un accomplissement : engendrer dans l’Eglise des fils et des filles d’un unique Père, celui de notre Seigneur Jésus-Christ. La vie religieuse s’organise socialement pour signifier par son mode de vie le caractère fraternel d’une alliance, d’une société fondée d’abord sur l’engagement d’une parole. En cela elle montre vers quoi tend la relation conjugale elle-même qui devient une relation parents, enfants. Davantage, plus le couple mûrit, plus la relation qui l’unit transforme son caractère sexué, qui évolue vers une fraternité. Les conjoints ne cessent pas d’être un homme et une femme. Ils deviennent toujours davantage, l’un et l’autre fils et fille d’un unique Père, Dieu et d’une seule mère, l’Eglise.

Les grands-parents ne sont-ils pas vis-à-vis de leurs enfants, eux aussi conjoints, pères et mères de famille, dans un rapport d’adulte à adulte dont la composante fraternelle s’accroît sans cesse ? Ne sont-ils pas dans leur vieillesse, conduits à se rapporter l’un à l’autre en prenant de moins en moins appui sur la dimension génitale de leur sexualité et toujours davantage sur un rapport différent auquel conduit la génitalité, une forme de fraternité. Le rapport sexué (qui "interdit" le rapport sexuel) entre le frère et la soeur est le fruit d’un rapport sexuel, génital et fondateur, celui de leurs parents, déjà radicalement dépassé parce qu’il a , sans retour possible, engendré son fruit de fécondité sociale humaine.

Sous de multiples formes la vie religieuse signifie la présence dans l’Eglise de ce rapport fraternel en train d’advenir comme le fruit de la fécondité aimante, de la présence concrète de l’amour de Dieu comme fondement de l’amour humain.

Le sacrement : un geste humain

Formuler ainsi ce qu’est la vie chrétienne baptismale et conjugale suppose une manière d’entendre ce qu’est la vie sacramentelle. Le sacrement est un geste humain accompli dans et par une célébration rituelle et festive bien déterminée, une liturgie. Par cet acte humain, le croyant s’engage dans et avec l’Eglise en réponse à l’initiative de Dieu qui propose le premier, de s’engager lui-même. Le sacrement inaugure ainsi et fonde une manière de vivre qui perdure, car Dieu est fidèle et propose à l’homme de l’être de son côté. Le sacrement du mariage est l’acte humain posé le jour du mariage, le sacrement du baptême est le moment où le baptisé est plongé réellement dans la mort et la résurrection du Christ par le rite de la plongée symbolique dans l’eau. La portée réelle de ce geste tient à celle de la présence de la Trinité divine que dit la parole qui accompagne le geste : "je te baptise au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit".

L’acte initial inaugure désormais une existence renouvelée, que l’on peut dire elle aussi sacramentelle. Les baptisés, les époux dans leur vie la plus ordinaire, alors même qu’ils n’en sont pas explicitement conscients la plupart du temps, vivent désormais de la grâce reçue. Cette grâce n’est pas un apport qui serait versé d’en haut en supplément de leur vie humaine, mais un engagement de Dieu librement accepté par leur engagement d’homme et de femme, un engagement de Dieu à la racine de leur vie humaine qui transforme mystérieusement et réellement la portée et la signification de tout ce qu’ils vivent, qu’ils le sachent ou qu’ils l’ignorent. On peut donc parler d’une actualité du sacrement dans la vie du couple tout au long de son existence comme dans celle du chrétien baptisé.

Ce caractère permanent de l’efficacité du sacrement ne dépend pas de la conscience qu’en ont ou qu’en prennent les baptisés. Il dépend de la fidélité de Dieu et de la nature de ce qu’est l’homme créé par ce même Dieu. Le baptisé bénéficiera davantage de la grâce baptismale, vivra plus intensément sa vie s’il prend les moyens d’en être davantage conscient, moyens de la prière enracinée dans l’accueil de la Parole transmise par les Ecritures, quelle qu’en soit la forme ; demande qui ouvre le cœur à la reconnaissance du don reçu, à l’accueil de ce qui adviendra ; engagement dans les gestes sacramentels qui nourrissent et font grandir la vie avec Dieu ; prise au sérieux des responsabilités sociales à tous les niveaux dans l’attention privilégiée à l’exclu et à l’étranger, dans la prise de conscience que la principale source de la misère et de l’injustice est le manque de sérieux et de loyauté dans les responsabilités sociales, l’égoïsme parfois conscient et celui plus destructeur encore qui reste inavoué, plus ou moins dissimulé sous de pieuses intentions.

La vie religieuse préfigure l’accomplissement

Il y a donc dans le sacrement un acte précis qui marque un seuil dans une vie d’homme, un changement, une conversion, une intronisation dans un peuple saint qui fait corps, celui du Christ. Il y a en conséquence, une manière de vivre renouvelée dans son sens par une référence à Dieu et à des frères, référence qui suscite une continuité, une permanence, un rythme articulé sur les sacrements de la croissance chrétienne. Le baptême et le mariage inaugurent une vie sacramentelle que restaurera la réconciliation sacramentelle, que nourrira et accomplira l’Eucharistie. Mais tout est déjà donné par le baptême qui instaure le mariage comme sacrement. C’est précisément cette plénitude efficace de la promesse baptismale assumant le mariage que la vie religieuse met en valeur par son mode de vie.

Parce que cette vie religieuse est le fruit des sacrements, il n’y a pas de sacrement qui lui soit propre. Le baptême en sa surabondance suffit. La vie consacrée préfigure l’accomplissement dans la résurrection finale, de ce que nous appelons la vie céleste, de la fécondité, osons le mot, de l’efficacité, de la promesse baptismale déjà commencée pour tous.

Telle est la modestie et la grandeur de cette vie religieuse ; telle est aussi son austérité, sa rudesse. Elle rappelle à tous la nécessité du combat spirituel, du renoncement aux forces du mal qui, pour tous, est l’envers toujours présent du don de la vie avec le Christ. Cet envers que plus souvent nous percevons en premier. Les religieux font profession de vivre en frères comme fils de Dieu. Mais ils ne le sont pas davantage que les autres chrétiens. Ils acceptent simplement de toujours remettre en œuvre le pardon mutuel qui est la forme la plus ordinaire de l’amour tel que Dieu nous donne de le vivre. Leur imperfection fait choc dans l’Eglise. Elle contredit l’exigence vécue par tous et dont ils sont les témoins à un titre particulier. Elle devient scandaleuse dès lors qu’elle n’est pas avouée et combattue. Le vrai scandale est celui de la médiocrité, celle qui s’accommode de cette contradiction. Elle rappelle l’exigence de conversion que tous les chrétiens sont appelés à vivre. La vie religieuse témoigne de la perfection de l’amour déjà efficace dans la vie de tous les chrétiens ; mais elle le fait en témoignant de l’urgence du combat spirituel quotidien. Le religieux est d’abord un pénitent. Il est rendu modeste dans sa mission de proclamer la perfection chrétienne, donné à tous par le Christ Seigneur par l’aveu de sa nécessaire et constante conversion.

Le ministère ordonné rappelle que nul n’est à l’origine du don de Dieu

A cette vie baptismale, socle de toute la vie sacramentelle, préside en quelque sorte le sacrement du ministère ordonné, l’ordination. La présence à l’Eglise du ministère ordonné témoigne de l’initiative du Christ, initiative qui est d’abord un fait. C’est encore un fait que ce ministère s’est transmis par le geste concret de l’imposition des mains depuis ce premier fait : le choix des apôtres par le Christ. Préciser davantage la signification du ministère ordonné obligerait à déployer l’ensemble de la doctrine concernant les sacrements et l’Eglise elle-même. Il peut suffire de rappeler que tous les sacrements se vivent dans un rapport à une assemblée du peuple de Dieu manifestant l’existence de la communauté ecclésiale, elle-même manifestation visible en même temps que mystérieuse du Corps du Christ. Le baptisé est membre de droit de l’assemblée eucharistique que nourrit et réactualise sa mission : vivre toute sa vie personnelle, relationnelle et sociale en membre d’un corps témoin du Christ dans sa communauté élémentaire de vie, le plus souvent sa famille.

A partir de là, le baptisé dans sa profession et toute sa vie sociale, élargit sa communauté par l’accueil de l’étranger, par l’initiative de sortir de chez soi pour aller à sa rencontre. L’égoïsme et le manque de sérieux dans l’exercice des responsabilités professionnelles et sociales, au sens large du terme, pourrait bien être une cause majeure de la misère et de l’exclusion. La dimension sacramentelle de l’ordination rappelle sans cesse que nous ne sommes membres du Christ que parce que le Christ Tête du Corps se donne constamment à ses membres.

Si le mariage signifie le don actuel de la concrètude de l’amour de Dieu, le ministère ordonné rappelle que nul n’est à l’origine de ce don. "En ceci consiste l’amour, ce n’est pas nous qui avons aimé Dieu, mais c’est lui qui nous a aimés et qui a envoyé son Fils" (1 Jn 4, 10). Le religieux naît du mariage qui se reconnaît lui-même fondé comme don de Dieu en Christ Jésus. Le religieux comme baptisé peut être ordonné ou ne l’être pas. Ordonné il n’en reste pas moins un baptisé qui recevra, s’il est appelé à renoncer au mariage, la mission de témoigner comme religieux de l’accomplissement de la promesse vécue par tous.

Une question redoutable

Ces propos trop généraux et quelque peu enthousiastes - ils valorisent la mission de tous -, font surgir une question redoutable. Pour ceux qui ne sont pas appelés au mariage par le Seigneur, l’exigence de vivre l’amour de Dieu tel qu’il nous le donne, n’entraîne-t-elle pas, en conséquence de ce renoncement, la nécessité de s’engager dans une vie de type fraternel en se donnant avec d’autres les moyens déterminés pour établir une forme de vie communautaire ? Il n’y a pas de vie chrétienne sans dimension communautaire. Cette présentation du rapport baptismal entre vie religieuse et vie conjugale sons-tend comme conséquence que l’on est ou bien marié ou bien religieux, si du moins on accepte de répondre à l’appel que le Christ adresse à tous de s’engager dans une vie chrétienne adulte qui fonde sur le baptême le choix d’une dimension communautaire déterminée.

L’appartenance à la grande communauté chrétienne ne suffit pas. Elle est une communauté de communautés. La communauté diocésaine et même paroissiale ne peut assurer, à elle seule, la base élémentaire de la vie communautaire. La présence en son sein de la vie baptismale conjugale le montre. Les Actes des Apôtres précisent : "Ils fréquentaient assidûment le temple et rompaient le pain dans leurs maisons" (Ac. 2, 46).

La difficulté vient de ce que l’on appelle vie religieuse la forme de consécration que vivent les congrégations religieuses caractérisées par les vœux de religion qui engagent définitivement selon des conditions de vie déterminées par une Règle et des Constitutions approuvées officiellement par l’Eglise. Ils sont les "réguliers" selon la dénomination traditionnelle. Leur visibilité et leur importance dans la vie chrétienne des siècles précédents a eu pour résultat qu’ils ont, en quelque sorte, confisqué la vie religieuse consacrée et l’usage des vœux. Les autres formes de vie consacrée en sont aux yeux de la société quelque peu dévalorisées et les vœux privés que tout chrétien peut faire apparaissent comme des gestes d’une dévotion mineure plus ou moins surannée.

D’autres manières de vivre...

Or il existe encore et depuis toujours d’autres manières de vivre une consécration de sa vie qui soit authentiquement religieuse. Le droit de l’Eglise reconnaît une multitude de formes déjà existantes et autorise des créations nouvelles. Ces formes de consécration sont une détermination adulte de l’engagement baptismal à partir d’un célibat choisi pour le Christ ou accepté comme une exigence venant du Christ, associé à des manières précises de se rapporter à d’autres en ce qui concerne l’usage des biens et une pratique de l’obéissance.

Les congrégations religieuses proprement dites (régulières), à cause de la mise en commun des biens engageant l’exercice du droit de propriété personnel, constituent un extrême particulièrement visible dans la société pour le meilleur ou pour le pire. C’est en conséquence, à partir d’une alternative entre le mariage et la vie religieuse régulière, que pourra se poser plus nettement la question de la "vocation" chrétienne. Comment répondre à l’appel du Christ à le suivre dans une plus grande radicalité de la vie communautaire baptismale, que ce soit dans le mariage ou dans ce que signifie la vie religieuse : la proclamation de la vie fraternelle en train d’advenir, cette vie fraternelle des fils de l’unique Père que signifie la diversité des formes de vie communautaire pratiquées par des célibataires consacrés ?

Mais beaucoup ne sont pas appelés au mariage qui ne sont pas non plus appelés à une vie religieuse en congrégations "régulières". Ils sont invités à s’engager dans des formes de vie moins marquées institutionnellement mais qui n’en sont pas moins "religieuses" au sens fort du terme. N’est-il pas dangereux de laisser se poser entre le mariage et une vie consacrée dans le célibat communautairement engagé, un troisième terme qui serait une vie de célibataire soi-disant laïc, comme s’il pouvait y avoir une existence chrétienne adulte qui ne soit pas "consacrée" ? Si ce n’est pas par le mariage, ce sera donc par un engagement personnel envers Dieu en Eglise et ratifié par elle quel que soit le nom qu’on pourra lui donner, face à l’usure des termes traditionnels : consécration, vœu. Les religieux réguliers n’ont pas le monopole des vœux même si leur "profession", c’est le nom traditionnel de leur engagement, donnent à leur vœu un caractère public particulièrement visible.

Si l’on pose la question dans ces termes, l’engagement des prêtres diocésains dans la communauté presbytérale, le presbyterium, est une forme de vie religieuse. La promesse de chasteté faite devant l’évêque lors de l’ordination, n’a pas seulement la portée négative d’imposer le célibat. Elle est l’engagement à vivre leur service de l’Eglise du Christ dans un rapport fraternel entre eux, qui leur permette d’être plus complètement et plus librement au service des communautés chrétiennes.

La vie religieuse n’est pas un sacrement, mais elle est l’engagement d’une promesse qui actualise et, en quelque sorte redouble, l’engagement baptismal par le choix d’un statut d’adulte dans l’Eglise, communautairement et donc socialement déterminé. Ce choix montre quelque chose de la fécondité et de la finalité fraternelle de toute vie chrétienne. La vie sacramentelle en marque le fondement et l’origine. La vie religieuse parle à tous de sa finalité par sa manière de vivre l’engagement sacramentel du baptême. C’est une pauvreté mais cette pauvreté signifie davantage l’accueil de la surabondance du don de Dieu par le Christ.

Adrien Demoustier sj.